« Un amour », Sara Mesa

L’étreinte, Flavie Flament. Éditions JC Lattès, septembre 2020, 180 pages.

J’ai ouvert ce court récit en pensant passer un agréable moment. Je l’ai refermé avec l’heureuse conviction d’avoir lu un grand roman. De ceux qui vous embarquent au rythme d’une musique enivrante et vous font chavirer le cœur.

Parce que Sara Mesa est une grande écrivaine. Son écriture est d’une limpidité incroyable et l’apparente simplicité de sa plume permet de révéler toute la portée et la profondeur de son propos. Elle raconte l’amour comme elle nous conte l’aridité de la terre et l’hostilité des Hommes. La peur de son voisin et les replis sur soi qui ne mènent qu’à l’insularité et la défiance, annihilant ainsi toutes velléités de changement.

Ce roman, c’est l’histoire de Natalia qui décide de fuir son quotidien et de s’installer à La Escapa. Mais dans ce petit village, l’arrivée de la citadine est vue d’un œil mauvais et alors qu’elle essaye de se reconstruire, les relations avec ses voisins lui laissent un impression de malaise de plus en plus étouffante… jusqu’au drame qui scellera son avenir au sein de la communauté.

À l’heure où l’étau se resserre autour de discours nationalistes, Sara Mesa nous rappelle l’importance de l’acceptation de la différence et de l’ouverture d’esprit pour que la jalousie et l’incompréhension ne nous rongent pas jusqu’à l’os. Le tout est fait avec une finesse éblouissante qui laisse entrevoir l’immense talent de cette jeune autrice, considérée aujourd’hui comme l’une des plus belles plumes espagnoles, à juste titre !

Un roman court, certes, mais d’une grande intensité, qui s’avère être une de mes plus belles lectures de cette année… magnifiquement traduit par Delphine Valentin !

Résumé éditeur

Natalia a décidé de changer de vie en emménageant dans un petit village, La Escapa. Traductrice, elle a quitté son quotidien de citadine pour trouver le calme nécessaire à son prochain projet littéraire – et fuir certains fantômes du passé. Dès son arrivée, les relations avec son nouveau propriétaire se tendent. Comme convenu, il lui a trouvé un chien pour lui tenir compagnie, un animal qu’elle décide de nommer Chienlit, mais cela ne compense pas l’état déplorable du taudis qu’il lui loue. D’autant qu’en plus des fissures et des fuites, le malaise de Natalia grandit à mesure qu’elle fait connaissance avec les autres habitants du village.
Il y a tout d’abord Piter, toujours aimable mais étrangement envahissant  ; la fille de la supérette qui s’ennuie à mourir à La Escapa  ; l’étrange couple de personnes âgées qui habite la maisonnette jouxtant le jardin de Natalia  ; et puis Andreas, surnommé « l’Allemand », avec qui la jeune femme va passer un accord ambigu mêlant petits services et rapports sexuels. Alors qu’à La Escapa les rumeurs circulent en silence, c’est tout le village qui est prêt à s’enflammer lorsque survient un terrible accident causé par Chienlit.
Dans ce roman écrit sur le fil, Sara Mesa construit une fantastique galaxie de personnages prêts à en découdre. Il est bien sûr question de la ruralité et du fantasme de la vie loin de chez soi, de la solitude et de la violence du quotidien, mais Un amour raconte aussi la puissance du doute – du doute existentiel et du doute amoureux, dont l’inconfort est probablement le signe ultime de notre vitalité. Véritable événement en Espagne, Un amour a été désigné «  meilleur livre de l’année  » par El País, La Vanguardia, ou encore El Correo.

Citations

« Sa nostalgie reste immense. Parfois, ses seins gonflent sous l’effet du désir, tout son corps fourmille d’angoisse à son seul souvenir. Et pourtant, les traits de son visage ont commencé à s’effacer. Elle ferme les yeux et tente de les retenir, mais ils s’évanouissent malgré tout. La sensation de perte s’étend, gagnant rapidement du terrain sur la mémoire. »

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« Elle se sent invulnérable, au-delà des jugements, mais son immunité vient du fait qu’elle est sortie du temps dans lequel elle vivait, comme si, gravissant une échelle interminable, elle était tombée dans le vide à cause d’un barreau cassé, tandis que le reste du monde continuait à monter sans rien remarquer. »

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« Dans la maison au coeur de la forêt profonde », Laird Hunt

Dans la maison au cœur de la forêt profonde, Laird Hunt. Éditions Actes Sud, mars 2022, 224 pages.

Un jour, elle quitte son foyer, laissant derrière elle son époux et son fils. Elle dira qu’elle s’est perdue alors qu’elle cherchait à manger. Mais peut-être a-t-elle pris la fuite pour mieux se trouver ?

Véritable réécriture des contes de notre enfance – et plus particulièrement du Petit chaperon rouge – ce roman oscille entre onirisme et délire macabre. Les pages se suivent et l’auteur brouille les pistes. La femme s’émancipe et se déleste de son rôle de subalterne au sein de la maisonnée. À son tour de devenir le guide.

Dans ce roman, vous retrouverez des forêts d’où il est impossible de s’évader, des cris enfermés qui ne demandent qu’à être écoutés, des femmes bafouées qui vont apprendre à se lever, des enfants et des hommes à éduquer.

Difficile d’en dire plus sans dévoiler tout le mécanisme romanesque de ce petit ovni littéraire. C’est beau et terrifiant à la fois. On s’y perd et on prend peur, parfois. Être libre, être forte, être femme, être mère. Être soi. C’est si difficile d’être tout cela à la fois.

 

Laird Hunt signe ici un court roman empreint de magie blanche et noire, pour raconter la colère des femmes, le besoin de s’affranchir, le besoin de libertés. Coûte que coûte. Qu’importe le prix à payer.

Traduit de l’anglais (américain) par Anne-Laure Tissut.

Résumé éditeur

Dans ce conte envoûtant qui prend pour décor la Nouvelle-Angleterre coloniale, une puritaine bien sous tous rapports disparaît. À moins qu’elle n’ait fui ou abandonné sa famille. À moins qu’elle n’ait été kidnappée puis relâchée dans les profondeurs des forêts du Nord. Seule et sans doute égarée, elle ren­contre une autre femme. Alors tout change.
Au fil d’un voyage qui la mènera dans les bois sombres abritant des loups à la figure quasi humaine, au fond d’un puits tout humide des hurlements des hommes, et sur un bateau magique fait d’ossements, notre héroïne s’apercevra que le mal qu’elle fuit est en elle depuis le commencement.
C’est l’histoire d’un ensorcellement, d’une trahi­son, d’une chasseresse et de sa proie, de dévorations mutuelles, l’histoire de femmes en colère s’émancipant des contraintes quel que soit le prix à payer, quitte à commettre l’indéfendable.

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« La gitane aux yeux bleus », Mamen Sánchez

La gitane aux yeux bleus, Mamen Sánchez. Éditions Folio, mars 2022, 384 pages.

En voilà un roman qui va vous coller un sourire aux lèvres et du soleil plein les yeux !

Tout commence lorsque Marlow Craftsman, riche éditeur anglais décide de faire fermer la branche madrilène de la revue littéraire familiale qu’il dirige d’une main de fer. Alors que la filiale se porte assez bien en Europe, force est de constater que l’antenne espagnole lui coûte bien plus qu’elle ne rapporte. Ainsi, il envoie son fils, Atticus, s’occuper de la fermeture de « Librarte ».

Business is business, même direz-vous. Oui ! Seulement, une fois sur place, Atticus fait la rencontre des cinq employées que composent la filiale, bien décidées à garder leur travail… coûte que coûte. C’est alors tout un plan absolument incroyable qui est fomenté par nos cinq héroïnes pour faire disparaître Atticus. Et lorsque l’inspecteur Manchego se retrouve avec une enquête à mener, il n’imagine pas un seul instant qu’un anglais pur jus puisse l’emmener dans une aventure aussi rocambolesque !

En mêlant habilement l’humour et le flegme britanniques au folklore espagnol, Mamen Sánchez nous sert un récit aussi cocasse que lumineux, qui donne envie d’aller retrouver tout ce joyeux monde et de manger des tapas au soleil ! 

L’autrice nous conte une histoire de femmes prêtes à tout au nom de l’amitié, de la sororité et de l’amour… et tout est toujours plus intense sous le soleil espagnol !

Rafraîchissant et pétillant, ce roman vous fera passer un excellent moment !

Traduit de l’espagnol par Judith Vernant.

Résumé éditeur

« Ce dimanche matin, ce ne fut pas une réunion entre cinq femmes civilisées qui se tint dans les bureaux de Librarte, mais un sabbat entre cinq sorcières déchaînées usant de mauvais sorts et de magie noire pour tenter d’échapper à la malédiction qui s’abattait sur elles. »

À Madrid, Soleá et ses collègues du magazine littéraire Librarte viennent d’apprendre une terrible nouvelle : Atticus Craftsman, le fils d’un riche éditeur londonien, débarque d’Angleterre pour fermer leurs bureaux, jugés trop peu rentables. Heureusement, les cinq salariées de la petite revue échafaudent une stratégie. Quand l’inspecteur Manchego, quelques semaines plus tard, est informé de la disparition du jeune et bel héritier, il ne peut imaginer l’affaire rocambolesque dans laquelle il met les pieds…

Citations

« Il la regarda avec les yeux de l’âme, qui ne voient ni l’âge ni les kilos en trop, mais seulement le bonheur de ne faire qu’un seul coeur, et la vit sous les traits d’une belle fille de vingt ans, la chair ferme et la bouche appétissante, radieuse en blanc – sa femme. »

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« La plupart de ses collègues arboraient eux aussi l’uniforme, ce qui effraya un peu les enfants et les vieux – les seules catégories à redouter encore l’autorité – mais fit la joie des femmes, indépendamment de leur âge et de leur situation maritale, celles-ci restant notoirement sensibles au charme de l’uniforme et à l’autorité qu’il incarne, du moins jusqu’au petit matin, quand l’homme s’éveille, nu comme un ver, sa tenue chiffonnée au pied du lit, et qu’elles s’interrogent sur ce qui a bien pu changer leur beau prince en crapaud poilu en si peu de temps. »

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« Une arche de lumière », Dermot Bolger

Une arche de lumière, Dermot Bolger. Éditions Joëlle Losfeld, janvier 2022, 464 pages.

C’est avec ce magnifique roman que je découvre la plume saisissante de Dermot Bolger qui nous conte la vie de Sheila Fitzgerald, amie de l’auteur, décédée il y a quelques années. Entre les pages, Sheila devient Eva. Lasse de sa vie bien rangée de femme mariée, elle décide un jour de quitter son époux pour enfin accéder pleinement au bonheur auquel elle aspire tant. Une vie en toute simplicité, au plus proche de la nature, exempte de tout surplus inutile et futile.

Parce qu’Eva est avant tout une passionnée à la recherche de son bonheur qui n’aura eu de cesse, toute sa vie, de se répéter la maxime énoncée par sa mère le jour de son mariage : « Quoi que la vie te réserve, promets-moi de te battre bec et ongle pour le droit au bonheur. » Pour parvenir à ce bonheur, elle quittera sa vie dorée et bien rangée dans sa demeure cossue en Irlande et se rendra en Angleterre, en Espagne, au Maroc ou encore au Kenya. Pour le droit au bonheur, toujours.

Au cœur de ce récit, à l’écriture exigeante, se cache la vie d’une femme prête à tout pour vivre sa vie comme elle l’entend. La vie qu’elle veut pour elle-même et non celle que la société catholique irlandaise voudrait lui imposer. Au fil des ans, elle se délestera de tout ce qu’elle n’estimera pas nécessaire, pour finir dans sa roulotte, baptisée « l’arche » par sa petite-fille. Au sein de sa dernière demeure, elle accueillera, tour à tour, des poètes, des aventuriers et des rêveurs. Alors que sa vie familiale n’aura été qu’une succession de malheurs et de pertes, elle se raccroche à ses amis, ceux de toujours ou de passage, pour donner un sens à son existence. En toute simplicité, sans fard, mais avec beaucoup de douceur. Parce que, finalement, c’est ça, le bonheur.

Voilà une pépite littéraire à savourer sans attendre.

Je n’ai qu’une hâte désormais : découvrir toute l’œuvre littéraire de cet incroyable auteur.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Marie-Hélène Dumas

Résumé éditeur

En Irlande, à l’aube des années 1950, Eva Fitzgerald fuit les terres familiales et sa prison domestique pour s’engager dans une longue et singulière traversée. De la vie de bohème à Dublin aux étendues ardentes du Kenya colonial, en passant par le Maroc et ses rues animées, les drames qui jalonneront son voyage ne cesseront pourtant de la ramener vers les siens : un fils homosexuel, qu’il faudra protéger de la cruauté du monde, une fille qu’elle verra emprunter, comme elle, les voies de plus en plus étriquées du mariage. Jusqu’à cette « arche de lumière » – une caravane blottie en pleine nature où elle trouvera refuge en compagnie d’un chien et de quelques fantômes du passé…
Véritable odyssée, Une arche de lumière explore un dilemme cornélien : celui d’une femme indéfectiblement liée à sa famille mais prête à tout pour accomplir ses désirs d’indépendance et son droit au bonheur. En renouant ici avec l’un des membres de la famille Goold Verschoyle, découverte dans Toute la famille sur la jetée du Paradis, Dermot Bolger dresse le portrait intime d’une héroïne au destin assurément romanesque.

Citations

« Aujourd’hui, j’ai rêvé que j’étais de retour dans l’Arche, ma petite caravane bercée par les vagues du vent. Une odeur de tourbe se dégageait encore du poêle en fer où j’avais grillé du pain sur l’antique fourchette que mes doigts gourds pouvaient à peine tenir. Le lanterneau entrouvert laissait la voie libre aux mystérieuses expéditions nocturnes de mes trois chats, mais Johnny, mon colley – aux os presque aussi arthritiques que les miens-, était heureux de dormir à côté de moi, lové sur les coussins. »

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« Dans une société où la créativité était considérée comme déviante et l’expression personnelle vue d’un mauvais oeil, elle voulait offrir un sanctuaire où l’imagination des enfants aurait droit à une liberté débridée. »

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« Ce qui vient après », JoAnne Tompkins

Ce qui vient après, JoAnne Tompkins. Éditions Gallmeister, mars 2022, 576 pages.

D’abord on naît, puis, il y a tout ce qui vient après. Après ce premier cri, après que les poumons se sont gonflés pour la première fois. Mais peut-être la vie n’est-elle qu’une succession de nouveaux départs, après tout.

La vie d’Isaac, elle, s’effondre le jour où il perd son fils, Daniel, tué par son meilleur ami. Ce dernier, Jonah, ne pouvant faire face à la culpabilité se suicide laissant, à son tour, un parent endeuillé : sa mère, Lorrie. Autrefois proches, les deux parents endeuillés se fuient, le malheur de l’un rappelant à l’autre la perte incommensurable à laquelle il doit faire face chaque jour. Pourtant, une certaine forme de sérénité et d’apaisement semble possible lorsqu’Evangeline, une jeune fille de seize ans, débarque, enceinte, à grand fracas dans la vie de ces deux voisins. Malmenée par la vie, cette jeune fille est un véritable chat écorché qui, malgré les apparences, ne demande qu’à être acceptée et aimée. Une aubaine pour Jonah et Lorrie qui, noyés dans leur chagrin, voient en elle la promesse d’un avenir un peu plus doux et lumineux. Pourtant, lorsqu’ils apprennent qu’elle connaissait Daniel et Jonah, c’est tout l’équilibre précaire de la relation qui s’effondre et qui sera mis à rude épreuve, à moins que chacun ne se confronte aux souvenirs de l’autre afin de découvrir l’entière fresque de ce que furent les vies de ces deux garçons.

Que vient après le drame de la mort et de l’horreur ? Après que commence le deuil et que s’éveille la haine, l’incompréhension et la colère ?

En articulant son puissant récit autour de ces trois personnages malmenés par la vie, JoAnne Tompkins signe un récit doux-amer sur la complexité des relations humaines sur fond d’Éros et Thanatos. Si le roman peut être parfois un tantinet trop américanisé et tomber dans quelques clichés, l’histoire reste cependant très lumineuse et pleine de promesses pour ce qui vient après.

Un roman très agréable et fort addictif.

Résumé éditeur

Dans l’État brumeux de Washington, Isaac traverse seul le deuil de son fils adolescent, Daniel, assassiné par son meilleur ami Jonah. Ce dernier se suicide et le monde de sa mère Lorrie s’effondre à son tour. Il n’y a aucune explication à ce drame. Isaac et Lorrie, autrefois amis, s’évitent telles des ombres séparées par leurs pertes incommensurables. Jusqu’à l’apparition soudaine d’une sans-abri de seize ans, enceinte. Recueillie par Isaac, accompagnée par Lorrie, Evangeline devient un rai de lumière dans leur vie. Mais une révélation éclate : la jeune fille avait croisé le chemin des garçons la semaine du meurtre. Tous trois devront confronter leurs souvenirs douloureux. Car comprendre le passé est leur seule chance de pouvoir se tourner vers l’avenir. 

Émaillé de moments de grâce, Ce qui vient après est un premier roman lumineux, profondément émouvant, empli de foi en l’âme humaine.

Extrait

« Elle se demanda si c’était ça, être mère. Souffrir pour une vie qui n’était pas la sienne, brûler d’amour pour un enfant qui pouvait, sans la moindre action de sa part à elle, disparaître totalement de son champ de vision. »

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« Et il y avait le caractère effrayant de ce qu’elle-même ressentait, son impression de bonheur fragile. Elle ne le supporterait pas. Impossible. Elle n’était pas certaine qu’elle serait un jour véritablement heureuse, mais elle comprenait, avec ce minuscule aperçu, que le bonheur était une addiction, qu’on était condamné à chercher pour l’éternité ce premier et parfait apogée. Non, quoi que fût cette sensation, il fallait l’étouffer avant qu’elle prenne racine et commence à se diffuser, avant qu’elle ait besoin d’être nourrie pour ne pas la faire souffrir. »

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« Le dimanche des mères », Graham Swift

Le dimanche des mères, Graham Swift. Éditions Gallimard, janvier 2017, 144 pages.

Coup de foudre littéraire pour ce roman de Graham Swift qui irradie par son incroyable beauté et sa douceur presque insolente tant il plonge son lecteur dans un état cotonneux et hors du temps.

Le jour des mères, c’est ainsi qu’était appelé ce jour de congé accordé par les grandes familles aristocratiques anglaises à leurs domestiques afin que ces derniers puissent profiter de leur famille. Pourtant, pour Jane, la jeune femme de chambre des Niven, nulle célébration en vue : orpheline, elle s’apprête à passer cette journée seule, avec un livre emprunté dans l’immense bibliothèque de son employeur. C’était sans compter sur l’appel de Paul, son amant de longue date, aristocrate et voisin, qui – s’apprêtant à épouser une riche héritière – lui propose de le retrouver dans la demeure des ses parents. C’est ainsi que Jane se retrouve à jouer les aristocrates, allongée nue auprès de celui qu’elle aime, pour la dernière fois avant son union arrangée. Lorsque Paul part retrouver sa fiancée, il lui laisse la maison le temps de quelques heures et Jane prolonge son dimanche des mères à errer dans des lieux qu’elle n’avait jamais parcourus, en tenue d’Eve. Pourtant, cette passionnée de littérature ne le sait pas encore, mais ce dimanche des mères restera gravé en elle à tout jamais comme celui durant lequel la grâce et l’horreur se seront côtoyés de très près, bousculant son avenir à tout jamais.

Comment vous persuader de vous laisser aller à l’immense plaisir de la lecture de ce roman qui célèbre avec tant de réussite l’amour des lettres et de la lecture ? Car c’est avant tout grâce à une atmosphère surannée et incandescente que Graham Swift élève cette histoire, somme toute basique, au rang de chef-d’œuvre à la sensualité débordante.

Sous la plume épurée et romanesque de l’auteur, Jane devient cette jeune femme éperdument amoureuse – d’un homme d’abord, puis de la beauté et du pouvoir du langage, ensuite – témoin de la chute d’une aristocratie qui, petit à petit, s’effrite et s’efface pour laisser place à un monde plus moderne et industrialisé.

Un moment hors du temps, qui ravira les adeptes des Cazalet et de Downtown Abbey.

Résumé éditeur

Angleterre, 30 mars 1924. Comme chaque année, les aristocrates donnent congé à leurs domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leur mère le temps d’un dimanche. Jane, la jeune femme de chambre des Niven, est orpheline et se trouve donc désœuvrée. Va-t-elle passer la journée à lire ? Va-t-elle parcourir la campagne à bicyclette en cette magnifique journée ? Jusqu’à ce que Paul Sheringham, un jeune homme de bonne famille et son amant de longue date, lui propose de le retrouver dans sa demeure désertée. Tous deux goûtent pour la dernière fois à leurs rendez-vous secrets, car Paul doit épouser la riche héritière Emma Hobday. Pour la première – et dernière – fois, Jane découvre la chambre de son amant ainsi que le reste de la maison. Elle la parcourt, nue, tandis que Paul part rejoindre sa fiancée. Ce dimanche des mères 1924 changera à jamais le cours de sa vie.
Graham Swift dépeint avec sensualité et subtilité une aristocratie déclinante, qui porte les stigmates de la Première Guerre – les fils ont disparu, les voitures ont remplacé les chevaux, la domesticité s’est réduite… Il parvient à insuffler à ce court roman une rare intensité, et célèbre le plaisir de la lecture et l’art de l’écriture.

Extrait

« Elle deviendrait écrivain et parce qu’elle était écrivain, ou parce que c’était précisément cela qui l’avait incitée à devenir écrivain, elle était obsédée par le caractère changeant des mots. Un mot n’était pas une chose, loin de là. Une chose n’était pas un mot. Cependant, d’une certaine façon, les deux – choses – devenaient inséparables. Tout n’était-il qu’une pure et simple fabrication? Les mots étaient comme une peau invisible qui enveloppait le monde, qui lui conférait une réalité. Pourtant vous ne pouviez pas dire que le monde n’existerait pas, ne serait pas réel si vous supprimiez les mots. Au mieux, il semblait que les choses pouvaient remercier les mots qui les distinguaient les unes des autres et que les mots pouvaient remercier toute chose. »

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« Elle supposait – et son visage ridé s’épanouissait à nouveau – que c’était là une situation très fréquente chez les êtres humains. D’être dérouté et de ne pas savoir que faire de soi. »

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