𝐉𝐨𝐮𝐫𝐧𝐚𝐥 𝐝𝐞 𝐋., de Christophe Tison, Éditions Goutte d’Or, 22 août 2019, 288 pages.

 

Le journal de Hell

Nous connaissons tous Lolita, cette enfant abusée par son beau-père, puis par d’autres hommes. Mais Nabokov ne lui avait jamais laissé la voix, faisant d’elle une poupée, un objet de décor qu’on utilise, déplace, oublie … à l’image de celle qu’avait Humbert Humbert de cette jeune enfant, certainement.

Et puis, Christophe Tison a osé. Il faut tout de mettre être gonflé pour toucher à cette anthologie de la littérature. Mais gonflé à bloc ! Et ça fonctionne, en plus !

Dolorès Haze – alias Lolita – n’a que douze ans et demi lorsqu’elle se retrouve, à la suite de la mort de sa mère, entre les griffes de son beau-père. Dans son journal, elle nous relate son effroyable quotidien de petite fille sous l’emprise d’un pédophile. La plume est parfois naïve, comme on peut l’être à cet âge-là. Mais d’une naïveté effroyable.

Christophe Tison réécrit l’œuvre de Nabokov, la transforme et la transcende. L. nous raconte son enfer, son quotidien en parfait décalage avec celui des enfants de son âge. Au fil des extraits et des années, la plume se fait plus mature, à l’image de la femme qu’elle est en train de devenir.

Journal de L.

On retrouve dans l’œuvre de Christophe Tison, les sentiments paradoxaux des victimes de leur bourreau : la haine et le dégoût côtoient une certaine tendresse à l’égard de cette personne-même qui leur fait vivre l’enfer. Dolorès n’a qu’eux dans sa vie, que ces hommes qui l’usent et l’utilisent pour satisfaire leurs propres vices. Et comme elle n’a connu que ce mode de fonctionnement familial – ou presque – elle le reproduit, à l’infini. Échappant à son bourreau pour se retrouver dans les bras d’un autre.

En tant que lecteur, on assiste, impuissant, à la descente aux enfers de Dolorès. D’ailleurs, de Dolorès, il ne reste plus grand chose, même son nom est effacé, oublié. La littérature ne se souvient pas de Dolorès Hazel, elle se souvient de Lolita. Christophe Tison, grâce à ce journal, lui donne une voix, une âme ; L. n’est plus une poupée de la littérature, c’est une jeune fille à qui l’on aura tout pris, mais qui, armée de son stylo et de papier, aura pu renaître de ses cendres.

Un pari hasardeux et culotté, mais pour le moins réussi.

Je remercie les éditions Goutte d’Or pour cette lecture.

 

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