Les fillettes, Clarisse Gorokhoff. Éditions des Équateurs, Août 2019, 256 pages

 

« Leur mère est comme la lune : la plupart du temps elle est là et elle brille… Mais parfois, elle est très haut perchée et on ne la voit presque pas. »

Le mal de mère

Anton et Rebecca s’aiment. Anton et Rebecca aiment également leurs trois filles : Justine, Laurette et Ninon. Rebecca, elle, aime aussi la morphine et l’alcool.

Rebecca, elle les aime, ses filles. Elle les aime passionnément, à la folie même. Mais, parfois, ça ne suffit pas. Ça ne suffit plus. Alors Rebecca sombre à nouveau.

Parfois, elle arrive à combattre ses démons. Elle s’active, s’affaire. C’est une belle journée. C’est une bonne journée. Rebecca entrevoit alors à quoi ressemblerait sa vie sans la défonce. Elle pourrait l’aimer, cette vie. Elle a envie de l’aimer, elle le veut.

Mais les démons sont parfois plus forts. Et, le lendemain, Rebecca n’a plus de force, si ce n’est pour une bière et un cachet. Promesse d’un futur embelli par les opiacés. Pendant un court instant. Mais c’est toujours mieux que rien. Dans Rebecca, c’est toute une guerre civile qui est en marche : le cœur et la raison s’opposent aux besoins physiologiques. Le corps, habitué, réclame son verre, réclame son cachet. Puis un autre, puis encore un autre… Rebecca lutte, lutte, lutte. Et Rebecca rechute. Elle nage à contre-courant, essayant de garder la tête hors de l’eau.

Et autour de Rebecca, gravitent trois adorables fillettes et un mari submergé. Anton tente tant bien que mal de mener la barque, de tenir la maison debout. Juste en apparence. Au moins en apparence. Se lever, réveiller ses trois magnifiques fillettes, les douches, l’aide à l’habillage, le petit-déjeuner. Anton aussi, il essaye de maintenir la tête hors de l’eau. Il l’aime, Rebecca. Elle va s’en sortir, forcément. Avec tout l’amour qu’elle reçoit autour d’elle, comment ne pas s’en sortir ?

Justine, Laurette et Ninon trouvent leur mère formidable. Et elles ont raison. Leur maman, c’est celle qui leur raconte des histoires improbables, mais auxquelles on veut croire quand même. Leur maman poétesse, leur maman attentionnée et aimante. Celle qui prépare des crêpes pour le goûter, invite un sans-abri à venir les partager. Dans ses bons jours, Rebecca arrive à faire de petites choses pour ses filles. Aller les chercher à l’école, préparer un goûter. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est déjà énorme dans sa situation.

Ce roman est à la fois terrible et absolument magnifique. Terrible parce qu’il conte la maladie, le manque, la perte d’humanité, parfois. Il est magnifique parce que ça transpire l’amour. Tout, tout, tout, dans ce roman est fait pour rendre hommage à la mère. Mais également aux sœurs et au père. On raconte l’horreur de la dépendance ; mais on raconte également le bonheur et l’amour. Parce que, ces cinq-là, ils se sont aimés, c’est certain.

C’est d’une beauté effroyable. Les mots sont magnifiques et la plume est splendide. C’est un roman à découvrir, de toute urgence.

« L’enfance est irréparable. Voilà pourquoi, à peine advenue, nous la poussons gentiment dans les abîmes de l’oubli. Mais elle nous court après – petit chien fébrile – et nous poursuit jusqu’à la tombe. Comment peut-on garder si peu de souvenirs quand elle s’acharne à laisser tant de traces ? »

 

 

 

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