On ne touche pas, Ketty Rouf. Éditions Albin Michel, août 2020, 240 pages.

Prof de philosophie, Joséphine partage ses journées entre ses cours, ses rencontres en salle des profs et ses soirées somme toute moroses. L’Éducation Nationale ne lui offre que conformité et absence de soutien. Le matin, le réveil sonne et c’est la même rengaine : se sortir du lit pour aller enseigner à des adolescents aussi amorphes que d’autres sont excités. S’entendre insultée de noms d’oiseaux, récupérer les copies, devoir les corriger. Bref, la désillusion est totale et Joséphine a depuis bien longtemps perdu tout espoir. Heureusement que le champagne et le Xanax existent !

Puis, un jour, pour oublier ces journées grises et éreintantes, Joséphine va à un cours d’effeuillage. Là, sur scène, elle peut s’oublier. Oublier qu’elle doit répondre à tant d’exigences. Oublier que demain, elle doit y retourner. Que demain, elle aura toutes ces copies à corriger, tous ces adolescents à occuper. Sur scène, c’est la révélation. Joséphine s’abandonne. Joséphine n’est plus, Rose-Lee est née.

Alors, tous les soirs, elle va aller dans ce club de striptease sur les Champs-Élysées. Après l’école, Joséphine s’envole et Rose-Lee renaît. C’est la liberté absolue. Évidemment, Joséphine sait que c’est dangereux. Et si quelqu’un la reconnaissait ?

Pourtant, l’appel de la liberté est plus fort. Parce que, sans Rose-Lee, c’est sa vie qui s’effondre, son monde qui s’écroule. Son personnage nocturne lui permet d’échapper un temps à sa réalité, de la rendre plus supportable. Alors qu’en classe, elle a le sentiment de ne rien contrôler ; sur scène, elle mène son monde par le bout du nez. Elle a un contrôle absolu sur ces regards insistants, ces mains qui tendent des billets, ces hommes qui en veulent plus. C’est grisant, ce pouvoir, tout à coup. Le jour, son corps n’est qu’une enveloppe corporelle, mais la nuit… Oh ! La nuit ! Ce corps devient quelque chose que l’on désir, que l’on écoute, que l’on regarde, sans rien dire.

En mettant des plumes et des paillettes dans son quotidien, Joséphine reprend, peu à peu, sa vie en mains. Jusqu’au jour où sa vie nocturne vient déborder sur celle diurne… La nuit, on a toujours moins honte qu’en plein jour.

Avec ce premier roman, Ketty Rouf nous livre une histoire d’appropriation des corps. Le nôtre, d’abord. Puis celui, ici, du corps enseignant. Comment se réapproprier son quotidien lorsqu’on ne s’y retrouve plus ? Comment reprendre une place qui nous sied dans la société, alors que l’on perd pied ?

J’ai aimé la façon dont l’auteure parle de ce poids que l’on peut ressentir sur nos épaules, face à notre travail. Les épaules plient, mais ne rompent pas… jusqu’au jour où tout vole en éclat. En mille morceaux irréparables.

Une lecture que j’ai beaucoup appréciée.

Résumé éditeur

Joséphine est prof de philo dans un lycée de Drancy. Elle mène sa vie entre Xanax, Tupperware en salle des profs, et injonctions de l’Éducation nationale qui lui ôtent le sentiment d’exister. Sauf que…
Chaque nuit, Joséphine devient Rose Lee. Elle s’effeuille dans un club de striptease aux Champs-Élysées. Elle se réapproprie sa vie, se réconcilie avec son corps et se met à adorer le désir des hommes et le pouvoir qu’elle en retire. Sa vie se conjugue dès lors entre glamour et grisaille, toute-puissance du corps désiré et misère du corps enseignant. Mais de jouer avec le feu, Rose Lee pourrait bien finir par se brûler les ailes.

Récit d’un affranchissement, réflexion bouleversante sur l’image de soi et le rapport à l’autre, ce premier roman hors norme de Ketty Rouf fait voler en éclats les préjugés sur le sexe et la société.

Extraits

« La philosophie parle par concepts. Plus radicalement, la philosophie est la création de concepts, sa manière d’avancer est abstraite, elle ne parle pas directement des « choses de la vie ». Elle essaie plutôt de les théoriser. Pour aller directement au cœur du réel, il faudrait plutôt lire de la littérature. Il n’y a pas meilleure éducation. »

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« Sois intelligente, pas belle. Les belles femmes ne servent qu’à parer les hommes riches d’un brillant de plus. Ne sois pas séduisante, deviens invisible. Pas de maquillage, pas de robe ni d’escarpins. N’écarte jamais tes jambes pour un homme. Il ne connaît que la violence, ne sait satisfaire que l’animal qu’il porte en lui. Ne rêve pas les yeux ouverts, il n’y a ni prince ni princesse. »

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