Erika Sattler, Hervé Bel. Éditions Stock, août 2020, 342 pages.

En nous proposant le portrait d’Erika Sattler, il est impossible de dire qu’Hervé Bel a choisi de traiter d’un sujet facile. Loin de là.

Erika Sattler est nationale-socialiste. Nous sommes en 1945 en Pologne, jusque-là occupée par Hitler, mais que les Russes sont en train d’envahir. Alors, Erika, comme des millions d’Allemands, fuit le pays.

C’est à l’âge de seize ans qu’elle entend Hitler pour la première fois. Elle tombe sous le charme, totalement subjuguée par le personnage, sa voix, le choix de ses mots. À partir de cet instant, elle en est persuadée, Hitler est la réponse. Et personne ne pourra jamais renverser le Reich. Alors que bon nombre de soldats et hauts-gradés de l’armée Allemande commencent reconnaître, à demi-mot, qu’ils ont participé à un génocide d’une ampleur inconcevable, Erika, elle, n’en a que faire. La fin justifie les moyens.

C’est l’histoire d’une simple femme nazie, d’une femme qui s’accroche à ses idéaux, si persuadée du bien fondé de la mission de son idole, qu’elle ne prendra jamais le recul nécessaire pour remettre en question les horreurs de la guerre. Pour ses idéaux, elle quittera son mari, Paul, trop faible, à son sens. Comment peut-on oser mettre en doute la parole d’Hitler ? Elle les dégoute, toutes ces personnes qui ne comprennent pas que la seule solution pérenne pour sauver et rendre toute sa splendeur à l’Allemagne, c’est lui. Et lui seul. Le seul chancelier digne de porter ce nom.

Erika Sattler est un roman tout aussi dérangeant que fascinant, qui offre un exemple de la banalité du mal d’Hannah Arendt. D’une prose très belle et maitrisée, l’auteur explore les conséquences de l’idéologisme et de l’extrémisme, annihilant petit à petit le libre arbitre et la liberté de penser. C’est glaçant, parce que l’on parle d’une période de l’Histoire qui, laisse encore aujourd’hui des stigmates dans toutes les cultures et civilisations du monde entier. Mais c’est également glaçant parce que le mécanisme d’adhésion et d’embrigadement est transposable à l’infini dans nos sociétés actuelles.

Hervé Bel réussit à mettre en exergue ce qu’est la banalité du mal, dans toute son insoutenable horreur. Il ne faut pas passer à côté d’une telle lecture. Vraiment.

« L’expression banalité du mal ne peut se comprendre que comme une façon de décrire les routines par lesquelles ceux qui recourent à la violence, comme ceux qui en sont témoins, mettent en suspens leurs convictions morales et renoncent à l’examen de leur engagement pratique personnel. », Patrick Pharo.

Résumé éditeur

« Il lui était apparu d’abord quelconque, avec sa moustache et son uniforme terne, gris ou vert, devant son pupitre. Puis il avait parlé. Non, d’abord, il était resté silencieux, les bras croisés, les sourcils froncés, tournant lentement la tête, comme un maître qui attend que ses élèves se taisent. La rumeur s’était tue d’elle-même. Alors il avait commencé à parler. Des phrases prononcées lentement, d’une voix douce. Un adagio en quelque sorte, le début lent, presque inaudible d’un quatuor à cordes, qui forçait les auditeurs à encore plus de silence pour comprendre ce qu’il disait. Soudain, le ton était monté, sa voix avait pris une puissance inattendue. Ce qu’il disait avait fini par n’avoir plus d’importance. La voix réveillait en elle des émotions presque musicales, toutes sortes de sentiments, colère, exaltation, tristesse, et joie, une joie indescriptible. On croyait Hitler et on voyait presque ce qu’il annonçait. Cet homme était habité, porteur d’un message extraordinaire. Les gens l’écoutaient bouche-bée, les émotions de chacun excitant celles de l’autre.
Erika avait seize ans. Elle était rentrée chez elle transformée. Elle serait national-socialiste. »

Janvier 1945. Les Russes approchent de la Pologne. Sur les routes enneigées, Erika Sattler fuit avec des millions d’autres Allemands. La menace est terrible, la violence omniprésente. Pourtant, malgré la débâcle, Erika y croit encore : l’Allemagne nazie triomphera.

Dans ce livre puissant, dérangeant et singulier, Hervé Bel brosse le portrait d’une femme qui se rêve en parfaite ménagère national-socialiste.
La « banalité du Mal » dans sa glaçante vérité.

Extrait

« Il était effaré par cette idée évidente, mais dont il mesurait désormais la signification, que c’étaient des hommes que l’on tuait. »

•••

« Cette idée qu’on est toujours puni pour nos mauvaises actions, c’est de la bêtise, croyez-moi. Cela vient des églises. Il n’y a pas de justice. Le fort gagne, et s’il perd, c’est qu’il devient faible. »

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