« De sang et d’encre », Rachel Kadish

De sang et d’encre, Rachel Kadish. Éditions du Cherche Midi, septembre 2020, 572 pages.

Dans cet incroyable récit construit en écho au travers de deux époques, Rachel Kadish parvient aussi bien à décrire la persécution des juifs et leur exil forcé au XVIIe siècle, qu’à apporter une réflexion sur le rôle et la vision de la femme dans la société d’hier et d’aujourd’hui.

Début des années 2000, à Londres, Helen Watt, éminente professeur à l’université, est contactée par un ancien étudiant afin qu’elle vienne étudier des documents rédigés en hébreux et découverts fortuitement dans sa demeure datant du XVIIe siècle. Rapidement, Helen se prend au jeu et commence à se passionner pour l’auteur des documents, Aleph. Dès lors, elle n’aura alors de cesse, avec l’aide d’Aaron, un jeune doctorant américain, de retrouver la véritable identité d’Aleph.

En 1666, alors que la peste commence à se répandre à Londres, Ester Velasquez est la secrétaire d’un rabbin aveugle qui a fui l’inquisition pour finir par se réfugier à Londres. Jeune femme incroyablement brillante et cultivée, elle se retrouve à devoir faire face aux impératifs de son sexe : se marier et fonder un foyer.

Deux femmes, deux intellectuelles, deux époques. Et pourtant, une considération toujours moindre par rapport à l’homme.

Au travers de cette histoire passionnante, l’auteure questionne habilement les notions de religion et de croyance, tout en abordant quelques fondements de l’histoire de la philosophie. Le récit foisonne d’éléments historiques et fait la part belle aux auteurs, philosophes, penseurs et dramaturges de l’époque. Évidemment, la psychologie des personnages est plus que fouillée et distillée avec habileté tout au long du récit.

En basant son récit sur la découverte d’échanges épistolaires, ce sont également les questions de notre héritage culturel et historique, ainsi que de notre rapport à l’écriture que Rachel Kadish interroge.

Il s’agit là d’un récit terriblement captivant, à l’écriture aussi exigeante qu’envoutante. Le travail de traduction de Claude et Jean Demanuelli est réellement stupéfiant.

En bref : ce roman est un coup de cœur absolu.

Résumé éditeur

2000, Londres. Professeur d’université proche de la retraite, Helen Watt est contactée par un ancien élève afin de venir étudier des documents en hébreu récemment découverts dans une maison du XVIIe siècle. Très vite, elle est intriguée par l’auteur de ces manuscrits, un certain « Aleph », dont elle va vouloir déterminer l’identité.
1666, Amsterdam. Ester Velasquez est une femme d’une intelligence et d’une culture exceptionnelles. Secrétaire bien-aimée d’un rabbin aveugle fuyant l’Inquisition espagnole, elle le suit à travers l’Europe et jusqu’à Londres, au moment où la ville est touchée par la peste.

Récit à la construction étourdissante, louvoyant entre les lieux et les époques, De sang et d’encre est aussi une brillante méditation sur la religion, la philosophie, et la place de la femme dans l’Histoire.

Extrait

« Mais déjà ils s’éloignent d’elle. Au milieu du bouillonnement de la cohue, elle laisse derrière elle les têtes noircies qui oscillent à présent sous le vent mordant. Dans la rue pavée qui prolonge le pont, la foule s’éclaircit pour finir par s’évanouir. Elle se retrouve, libérée, sur la berge sud du fleuve, sa peau gardant le souvenir du contact de ces inconnus qui l’ont portée jusqu’ici. Des centaines de mains, mortes et vivantes. »


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« Je comprends très bien ton désir de l’étude, mais tu dois réfléchir au choix qui se présente à toi. Je ne peux pas faire comme si Dieu t’avait créée homme, et par conséquent capable de vivre de son esprit et de son savoir. Dieu a mis en nous des désirs innombrables. Mais nous les contrôlons pour pouvoir vivre. J’ai été obligé, pour ma part, de maîtriser mes propres désirs quand la perte de ma vue m’a interdit de devenir le savant que je voulais être, ou de fonder une famille. Je regrette vraiment, dit-il en baissant encore la voix, de t’avoir induite à croire que tu pourrais être une érudite. Tu en avais l’étoffe, cependant. »

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« Héritage », Miguel Bonnefoy

Héritage, Miguel Bonnefoy. Éditions Rivages, août 2020, 256 pages.

Un jour, Lonsonnier abandonne son Jura natal, un pied de vigne dans la main, et prend un navire qui le mènera jusqu’au Chili, où il y fera sa vie. Son fils, Lazare, épousera Thérère. Ensemble, ils auront une fille, Margot. Qui aura elle-même un fils. C’est l’histoire d’une famille, que nous raconte Miguel Bonnefoy. Une histoire de famille et d’identité.

Au fil des quelques deux cents pages que contiennent ce magnifique roman, l’auteur parvient à questionner les notions d’identité et de racines : Un pays que nous n’avons jamais connu peut-il nous manquer comme s’il était notre terre natale ? L’identité est-elle seulement construite par rapport à notre culture, notre lieu de vie ? Ou, au contraire, nos ancêtres et leurs vies ont-elles un impact sur la personne que nous sommes, au plus profond de nous-même ? Nos racines sont-elles le fondement de notre identité propre ? Nos racines sont-elles notre héritage ?

Et, au milieu de cette épopée familiale, il y a comme une touche de réalisme magique : la banalité du quotidien revêt ses plus beaux apparats et donne à ce roman un cadre onirique, hors du temps.

J’ai été subjuguée par la plume de Miguel Bonnefoy et l’atmosphère qu’il a réussi à créer dans ce roman. Avec Héritage, Miguel Bonnefoy signe un roman universel, profondément humain, qui interroge avec brio les fondements de chaque être humain.

Un roman remarquable, à ne pas manquer, qu’il remporte le prix Goncourt, ou pas !

Résumé éditeur

La maison de la rue Santo Domingo à Santiago du Chili, cachée derrière ses trois citronniers, a accueilli plusieurs générations de la famille des Lonsonier. Arrivé des coteaux du Jura avec un pied de vigne dans une poche et quelques francs dans l’autre, le patriarche y a pris racine à la fin du XIXe siècle. Son fils Lazare, de retour de l’enfer des tranchées, l’habitera avec son épouse Thérèse, et construira dans leur jardin la plus belle des volières andines. C’est là que naîtront les rêves d’envol de leur fille Margot, pionnière de l’aviation, et qu’elle s’unira à un étrange soldat surgi du passé pour donner naissance à Ilario Da, le révolutionnaire.
Bien des années plus tard, un drame sanglant frappera les Lonsonier. Emportés dans l’oeil du cyclone, ils voleront ensemble vers leur destin avec, pour seul héritage, la légende mystérieuse d’un oncle disparu.

Dans cette fresque éblouissante qui se déploie des deux côtés de l’Atlantique, Miguel Bonnefoy brosse le portrait d’une lignée de déracinés, dont les terribles dilemmes, habités par les blessures de la grande Histoire, révèlent la profonde humanité.

Extraits

« Elle n’éprouva ni vertige, ni crainte. Seulement la puissance animale de cinq cents chevaux de métal qui l’arrachèrent du sol en dépliant leurs ailes fauves. Elle monta si haut qu’elle eut l’impression que le pays tout entier lui apparaissait d’un seul coup. De gros nuages se fendaient en bosses et protubérances. Les formes étaient courbes, galbées, bombées comme des jarres, suspendues comme des coraux, pleines de veinures secrètes, tout obéissait à des emblèmes féminins. Elle confirma à cet instant que le nom du ciel ne pouvait pas être masculin. Elle ne pouvait croire que les premiers aviateurs aient été des hommes. À le voir, le ciel était d’une féminité explosive, aux rondeurs corollaires. Cette demeure était faite comme un nid, un sein, prouvant que les premières civilisations des nuages avaient été matriarcales. »

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« À cinquante et un ans, il développa une robustesse enviable et une élégance proverbiale, ne portait plus que des mocassins en box, une veste en tweed à carreaux, un parfum à la mode anglaise et des huiles à barbe, afin de rattraper une jeunesse qui lui échappait. Une légère arthrose l’obligeait à se déplacer avec une canne à bec-de-corbin et à conserver toujours du collyre dans la poche, mais l’ardeur disciplinée qu’il mettait au travail lui faisait garder cette attitude d’imperceptible rébellion que l’on constate chez les personnes qui ne veulent pas vieillir.  »

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« Les villes de papier », Dominique Fortier

Les villes de papier, Dominique Fortier. Éditions Grasset, septembre 2020, 208 pages.

C’est avec beaucoup de douceur et d’élégance que Dominique Fortier nous conte Emily Dickinson. Une poétesse aussi insaisissable qu’intrigante, dont la prose est aussi mélodieuse qu’admirable. Mais une poétesse dont nous ne connaissons que peu de choses. Ainsi, l’auteure lui imagine une vie de papier. Parce que, finalement, c’est là que toute la vie d’Emily s’est jouée, sur le papier.

À partir de travaux de recherches, d’autobiographies de l’auteure et de documents ayant appartenu à la mystérieuse Emily, Dominique Portier nous dépeint son portrait, sa vie. Si d’aucuns diraient que mener une vie recluse est nécessairement synonyme de spleen, Dominique Fortier livre la vision d’une femme affranchie de toute contrainte sociale, n’évoluant que dans le monde qu’elle s’est construit. Et puisque son monde réside dans les mots et les traces laissées par la plume sur les papiers, Emily n’a pas besoin de sortir de sa chambre pour voyager. Dans son esprit, à Emily, il y réside toutes les vies, toutes les couleurs, tous les paysages et toutes les émotions de la terre entière. C’est le monde dans sa globalité, qui réside chez Emily.

À l’image de la poétesse, les mots de l’auteure sont poétiques et sensibles, d’une grâce et d’une discrétion ravissantes, et portés par une ardeur qui ne doit avoir d’égal que sa passion Dickinson.

Ce livre se dévore, mais il vous faudra prendre le temps de le savourer, pour y entrevoir toutes ses merveilles.

Résumé éditeur

Qui était Emily Dickinson ? Plus d’un siècle après sa mort, on ne sait encore presque rien d’elle. Son histoire se lit en creux : née le 10 décembre 1830 dans le Massachusetts, morte le 15 mai 1886 dans la même maison, elle ne s’est jamais mariée, n’a pas eu d’enfants, a passé ses dernières années cloîtrée dans sa chambre. Elle y a écrit des centaines de poèmes – qu’elle a toujours refusé de publier. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des figures les plus importantes de la littérature mondiale.

À partir des lieux où elle vécut – Amherst, Boston, le Mount Holyoke Female Seminary, Homestead –, Dominique Fortier a imaginé sa vie, une existence essentiellement intérieure, peuplée de fantômes familiers, de livres, et des poèmes qu’elle traçait comme autant de voyages invisibles. D’âge en âge, elle la suit et tisse une réflexion d’une profonde justesse sur la liberté, le pouvoir de la création, les lieux que nous habitons et qui nous habitent en retour. Une traversée d’une grâce et d’une beauté éblouissantes.

Extraits

« Elle n’est pas cachée, elle n’est pas recluse. Elle est au cœur des choses, au plus profond d’elle-même, recueillie, posée en équilibre entre les abeilles du jardin et les deux Ourses, la grande et la petite, qui s’allument dans le ciel à la tombée du jour, tendue comme le style d’un cadran solaire. C’est une vie parfaite, parfaitement close, enclose en elle-même. Ronde et pleine comme un œuf. »

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« Trop souvent, les gens sages l’insupportent. Emily leur préfère de loin la compagnie des papillons, des sauterelles et des livres – qui sont aussi des sages mais tranquilles. Ceux-là ne vous accablent pas de leur sagesse, ils attendent que vous veniez les cueillir vous-mêmes lorsque vous êtes mûr. »

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« Dieu est un mystère, Il est silence, et Emily comprend d’abord le monde par les mots. Dieu est une éclipse. Il est au-delà des mots. Il ne Se terre pas entre les pages jaunies des bibles du roi Jacques dont la maisonnée Dickinson compte pas moins de huit exemplaires – plus de livres saints que d’âmes à sauver. Quand elle lève les yeux au ciel, Emily ne voit rien que les nuages. Si le ciel est le repos des justes, cela veut-il dire qu’ils se sont changés en oiseaux ? »

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« Dernière Cartouche », Caroline de Bodinat

Dernière cartouche, Caroline de Bodinat. Éditions Stock, août 2020, 216 pages.

C’est le portrait d’un homme, que nous dresse Caroline de Bodinat. Un homme qui se trouve être le père de Louise, narratrice de l’histoire. Mais, à mon sens, ce n’est pas cela qui est important dans ce récit. Non. Dans ce court récit, c’est Paul des Tures, l’Homme, qui importe. À l’image des portraits qu’elle écrit pour la presse, Caroline de Bodinat nous en livre un sous la forme d’un roman. Le portrait d’un homme, tout simplement.

Les mots sont bruts, sans concession. Mais la charge émotionnelle qui les entoure est d’une puissance rare. Les mots racontent l’histoire de ce père, à la recherche d’un faste passé, d’une bourgeoisie qu’il ne touchera plus – ne serait-ce que du bout des doigts. Les mots racontent ce père aimant, incapable de l’exprimer et qui, pour dire l’amour, court après le train sans quitter sa fille des yeux. Ce père, à la fois si décevant et si incroyable, aux yeux de Louise.

Caroline de Bodinat raconte une vie. Récit autobiographique ? En partie. Et il est difficile de ne pas y penser face à tous les sentiments qui surgissent au travers des mots de Louise. Mais, finalement, ce n’est pas ça, l’essentiel. Dernière cartouche, c’est l’histoire d’un homme. D’un homme qui est aussi un mari, un père, un ami, un fils, un beau-fils… C’est l’histoire d’une vie, de la vie. Avec ses hauts et ses bas, avec ses joies et ses peines.

C’est l’histoire d’un homme qui s’appelait Paul des Tures et qui est mort, à l’âge de 51 ans. C’est l’histoire d’un homme, parmi tant d’autres.

C’est un roman à savourer, comme on contemple le portrait d’un être cher, en se remémorant toutes les fois où on s’est dit « je t’aime » sans mot.

Résumé éditeur

« Il m’a appris à éviter les au revoir, à détester les quais de gare. Quand il m’y accompagnait, il faisait semblant d’oublier l’horaire. Une demi-heure avant le départ, il disparaissait, je m’inquiétais. Ma mère, compatissante, disait : ‘‘ Tu sais, ton père, ses promesses…’’
La voiture qui se garait devant la maison, sur le trottoir, la faisait taire. Il ouvrait la porte d’entrée, passait une tête et demandait : ‘‘ Alors, qu’est-ce que tu bouines ? T’es prête ? ’’ […]

Paul des Tures est mort aux alentours de 11h15. En février 1993, le premier mercredi du mois. J’avais vingt-trois ans, je fumais des blondes, lui des brunes sans filtre.
Je suis sa fille aînée.
J’aurai bientôt son âge.
Il venait d’avoir cinquante et un ans.
Chez les des Tures, on ne pose pas de questions. […]
Dans ses effets personnels, remis aux ayants droit, il n’y avait qu’un briquet jetable, un trousseau de deux clés de voitures, un autre d’appartement et un petit sachet transparent avec son alliance et sa chevalière, couvertes de sang coagulé. »

Il a cru qu’il ferait mieux que les autres.
Il pensait que tout allait lui réussir…
Il a fini par appeler son labrador chien de con.

Extrait

« Dans la famille, on ne divorce pas. On ne construit pas son propre bonheur sur le malheur de ceux qu’on laisse. C’est le principe, c’est comme ça, quoiqu’il arrive, on reste. »

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« Ma mère m’a appris le nom de Dieu pour prier, mon père, pour jurer. »

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« Chavirer », Lola Lafon

Chavirer, Lola Lafon. Éditions Actes Sud, août 2020, 352 pages.

Ce roman est une déflagration. Une déflagration toute en finesse. Nous sommes début 80, Cléo à 13 ans, elle vit dans une banlieue à l’est de Paris. Issue d’une famille de la classe moyenne, c’est en regardant Champs Élysées, l’émission favorite de sa maman, qu’elle découvre et tombe amoureuse de la danse. C’est la révélation et ses projets d’avenir sont tout tracés : elle veut devenir une danseuse professionnelle, porter des plumes et des paillettes et étinceler devant les caméras de télévision.

Un jour, à la fin de son cours de danse, Cathy vient aborder Cléo. Qu’elle est splendide, Cathy ! Qu’elle a de la classe, le goût des belles et bonnes choses. Et puis, elle est si gentille, attentionnée et généreuse envers Cléo. Comment ne pas avoir confiance ? Cathy lui dit qu’elle a du talent, c’est certain. Maintenant, ce qu’il faut, c’est avoir de l’ambition, décrocher une bourse d’études, sortir de l’ombre. Ça tombe bien, elle travaille pour une fondation qui cherche à dénicher des talents et à leur offrir une bourse d’études… Ainsi ensorcelée, Cléo fonce tête baissée. Elle n’a que treize ans. A treize ans, on n’imagine pas à quel point le monde peut être vicieux.

Seulement, derrière les sorties shopping, les cadeaux à tout-va et les billets que Cathy lui donne comme argent de poche, il y a le revers de la médaille. Dans un hôtel luxueux, à l’abri des regards, dans une ambiance sombre et cloitrée, autour d’un déjeuner fastueux. C’est là que tout se joue. Ils sont quelques hommes à les accueillir, ces gamines. On les aborde, on leur fait miroiter cette fameuse bourse d’études. Elle y est presque, Cléo… il faut simplement qu’elle semble plus ouverte, moins sur la défensive. Il faut dire oui. Montrer qu’elle n’a pas froid aux yeux, qu’elle n’est pas une gamine de treize ans. Et pourtant.

Alors, derrière les rideaux tirés, Cléo devient une victime. Victime d’un système dont la machine est extrêmement bien huilée. Cléo n’a pas dit non. Mais elle n’a pas dit oui non plus. À treize ans, on ne connaît rien de la vie. Comment aurait-elle pu imaginer ? La bourse, elle ne l’aura pas. En revanche, Cathy va lui proposer de travailler pour elle. De trouver les futurs récipiendaires de cette fameuse bourse d’études.

Alors Cléo, bien malgré elle, devient complice. Et au fil des ans, elle prendra la mesure de ce qu’elle a fait, par dévotion pour Cathy. De ce qu’on lui a demandé de faire, du haut de ses treize ans. Et la culpabilité entre en jeu, elle ne lâchera pas Cléo. Parce que Cléo a grandi, est devenue une femme. Même si une partie d’elle aura treize ans pour toujours.

L’écriture de Lola Lafon est splendide et elle dépeint à merveille les mécanismes mis en place par les prédateurs, ainsi que l’engrenage dont a été victime Cléo. La construction narrative – bien qu’elle puisse paraître déroutante au premier abord – permet de mettre en exergue les différentes étapes de la vie de Cléo, ainsi que les rencontres qu’elle a pu faire. Je ne vous parle même pas de la fin, qui nous laisse le cœur au bord des lèvres.

Une lecture à ne pas manquer, qui interroge sur les notions de consentement, de libre arbitre, de liberté et de d’appropriation du corps. Une lecture somme toute dérangeante, mais indispensable.

Résumé éditeur

1984. Cléo, treize ans, qui vit entre ses parents une existence modeste en banlieue parisienne, se voit un jour proposer d’obtenir une bourse, délivrée par une mystérieuse Fondation, pour réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. Mais c’est un piège, sexuel, monnayable, qui se referme sur elle et dans lequel elle va entraîner d’autres collégiennes.

2019. Un fichier de photos est retrouvé sur le net, la police lance un appel à témoins à celles qui ont été victimes de la Fondation.

Devenue danseuse, notamment sur les plateaux de Drucker dans les années 1990, Cléo comprend qu’un passé qui ne passe pas est revenu la chercher, et qu’il est temps d’affronter son double fardeau de victime et de coupable.

Chavirer suit les diverses étapes du destin de Cléo à travers le regard de ceux qui l’ont connue tandis que son personnage se diffracte et se recompose à l’envi, à l’image de nos identités mutantes et des mystères qui les gouvernent.

Revisitant les systèmes de prédation à l’aune de la fracture sociale et raciale, Lola Lafon propose ici une ardente méditation sur les impasses du pardon, tout en rendant hommage au monde de la variété populaire où le sourire est contractuel et les faux cils obligatoires, entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs.

Extrait

« Ce n’est pas ce à quoi on nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous ébrèche ; ces hontes minuscules de consentir à renforcer ce qu’on dénonce : j’achète des objets dont je n’ignore pas qu’ils sont fabriqués par des esclaves, je me rends en vacances dans une dictature aux belles plages ensoleillées. Je vais à l’anniversaire d’un harceleur qui me produit. Nous sommes traversés de ces hontes, un tourbillon qui, peu à peu, nous creuse et nous vide. N’avoir rien dit, rien fait. Avoir dit oui parce qu’on ne savait pas dire non. »

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« Plus belle qu’une mère et plus fascinante qu’une copine, Cathy chantonnait un refrain que les adultes n’entendaient pas, elle parlait couramment une langue adolescente semée de mots magiques : futur, repérée, exceptionnelle. »

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« La géante », Laurence Vilaine

La géante, Laurence Vilaine. Éditions Zulma, août 2020, 192 pages.

Au pied de la Géante – cette montagne incroyable et majestueuse, qui donne tant à ceux qui la côtoient de façon quotidienne – vit Noële. Elle évolue en quasi autarcie, avec son frère Rimbaud qui, lui, ne dit jamais un mot, mais chante avec les oiseaux. Chaque jour, Noële sort chercher des plantes pour guérir, ou à déguster en tisane ; du bois, pour se chauffer, de quoi vivre. Une vie solitaire, monastique.

Puis, Noële découvre, par procuration, à quel point la vie peut être profonde, douce et aimante. Noële découvre que la vie peut se construire à deux, qu’elle peut offrir multiples aventures incroyables. Noële découvre l’amour, tout simplement. Et avec lui, ses corolaires : le manque, la douleur, l’extase, l’envie… et tutti quanti.

Et, au milieu de cet incroyable tourbillon de vie qui s’offre à la jeune femme, il y a la montagne. Immuable, constante, sur qui l’on peut compter. Elle, elle a toujours quelque chose à offrir, sans rien attendre en retour. Elle donne, encore et toujours. La Géante ne déçoit pas, jamais. La Géante ne ment pas. Elle ne se cache pas. À l’inverse de l’amour.

C’est un livre sur l’amour. La découverte de l’amour. La complexité de l’amour. L’amour par procuration. L’amour qui s’essouffle. L’amour fraternel. L’amour pour la nature.

Véritable personnage principal de ce roman, la Géante devient l’allégorie de la nature comme mère nourricière. La mère, qui nourrit, qui abreuve, qui réchauffe. La mère, qui offre de l’amour, inconditionnellement.

Ce roman est l’une de mes plus belles lectures de cette rentrée littéraire. L’écriture est poétique et l’ambiance onirique. Une prose maitrisée à la perfection, qui nous livre une histoire à la fois sensible et douloureuse.

Résumé éditeur

Noële a toujours vécu au pied de la Géante, la montagne immuable qui impose son rythme, fournit les fagots pour l’hiver, bleuet, bourrache, gentiane pour les tisanes et les onguents.
Elle est un peu sorcière, a appris les plantes et la nature sauvage grâce à la Tante qui les a recueillis, elle et son frère Rimbaud qui ne parle pas mais chante avec le petit-duc. Elle sait qu’on ne peut rien attendre du ciel, et n’a plus levé les yeux vers le soleil depuis longtemps. Repliée dans cet endroit loin de tout, elle mène une existence rugueuse comme un pierrier.
Soudain surgit dans sa vie l’histoire de deux inconnus. Elle découvre par effraction ce que peut être le désir, le manque, l’amour qui porte ou qui encombre. Elle s’ouvre au pouvoir des mots.

Extrait

« Je ne sais pas ce que fait faire l’amour, ce qu’il sème dans le coeur des hommes, de craintes, de renoncements, de lâchetés ou de comètes, combien il met les têtes à l’envers, dedans des petites poussières, des chemins en miettes ou de grands soleils, comment depuis des millénaires il fait tourner les peaux de bêtes et les robes, brode et repasse, effiloche ou ravive les dentelles. Et c’est beaucoup, beaucoup pour un seul mot. »

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« La femme qui monte regardait les flammes comme on baisse les armes et comme on se rend, à la vie et à la mort, quand elles nous dépassent, quand leurs seuls noms qu’on chuchote, qu’on se répète, la vie, la mort, nous font lucioles ou cigales, briller ou chanter le temps d’un amour, étendre la lumière ou descendre de l’arbre quand il prend fin. »

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