« Buveurs de vent », Franck Bouysse

Buveurs de vent, Franck Bouysse. Éditions Albin Michel, août 2020, 400 pages.

C’est avec ce roman de la rentrée littéraire de cette année que je découvre enfin Franck Bouysse. S’il est indéniable qu’il a un style littéraire absolument magnifique, je dois avouer avoir refermé ce livre avec un avis en demi-teinte.

Le Gour Noir est une vallée hors du temps, coupée du reste du monde. Terre recluse, qui ne répond qu’à ses propres lois. À celles de Joyce, plus précisément, tyran énigmatique qui asservit chaque habitant de cette étrange contrée. Parmi tous ces habitants, il y a quatre frères et sœurs : Marc – qui doit se cacher pour lire. Mathieu – en symbiose avec la nature. Mabel – effrontée, rebelle et qui ne rêve que d’indépendance. Et enfin, Luc – « l’idiot », comme le surnomme sa mère.

À eux quatre, chacun à leur façon, ils vont remettre en cause les fondements même du Gour Noir. Cité perdue dans laquelle les hommes travaillent dans les entrailles de la centrale hydroélectrique et où les plus belles femmes sont sous le joug du proxénétisme mis en place par Joyce.

Les mots de Franck Bouysse sont magnétiques, vibrants. Sa capacité à écrire la ruralité, les paysages sauvages, les relations humaines… c’est très beau, très poétique.

Malheureusement, je n’ai pas réussi à totalement m’immerger dans l’histoire. Au lieu de plonger au Gour Noir avec Marc, Mathieu, Mabel et Luc, je suis restée sur le viaduc, observant tout de haut. Et de très loin. Sans aucune réelle émotion. La fin m’a laissée sur ma faim. Trop peu crédible, qui arrive tel un cheveu sur la soupe. Pourtant, le premier tiers du roman m’avait vraiment séduite.

J’espère que Né d’aucune femme me procurera amplement plus d’émotions que ce récit, qui avait, malgré tout, beaucoup pour me plaire.

Résumé éditeur

Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien. Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette. Mathieu, qui entend penser les arbres.
Mabel, à la beauté sauvage. Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs. Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…

Dans une langue somptueuse et magnétique, Franck Bouysse, l’auteur de Né d’aucune femme, nous emporte au cœur de la légende du Gour Noir, et signe un roman aux allures de parabole sur la puissance de la nature et la promesse de l’insoumission.

Extrait

« Le temps est un tourbillon dans lequel on entre, sans jamais vraiment s’éloigner du coeur qu’est l’enfance, et quand les illusions disparaissent, que les muscles viennent à faiblir, que les os se fragilisent, il n’y a plus de raison de ne pas se laisser emporter en ce lieu où les souvenirs apparaissent comme les ombres portées d’une réalité évanouie, car seules ces ombres nous guident sur la terre. »

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« Ce soir-là, lors du dîner, Mabel posa tour à tour les yeux sur son père et sa mère. Ce père qui lui disait comment se comporter depuis sa naissance, et cette mère qui représentait ce qu’elle allait devenir si elle ne faisait rien contre, deux défaites face à face, deux condamnés voués à devenir ses bourreaux. »

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« Dans la gueule de l’ours », James A. McLaughlin. Éditions Rue de L’échiquier. Grand prix des lectrices Elle 2020.

Dans la gueule de l’ours, James A. McLaughlin. Éditions Rue de l’échiquier, janvier 2020, 448 pages.
Si je devais résumer cette lecture, je dirais qu’elle fut laborieuse. Je ne m’attendais pas du tout à ça et suis restée totalement hermétique à l’histoire et aux pérégrinations de Rice Moore.

Ce roman se trouve à la croisée des chemins entre le nature-writing et le polar, que l’on pourrait même qualifier de polar écologique. Les sujets abordés sont d’ailleurs très intéressants : le braconnage, le commerce illégal d’animaux sauvages et de leurs organes. Tantôt vendus comme médicaments, tantôt comme denrées alimentaires luxueuses.

Les descriptions des paysages sont sublimes. On découvre les Appalaches comme jamais, Rice Moore nous fait planer au milieu de ces étendues sauvages. Quant à la psychologie du personnage principal, elle est très, très fouillée, ce qui est plus qu’appréciable. Cela ne m’a pourtant pas permis de rentrer dans l’histoire de vivre cette chasse incroyable de l’intérieur.

Mise à part la dernière partie du roman, qui nous offre un rythme plus soutenu, plus en adéquation avec un polar – à mon goût, j’ai trouvé le tempo un peu trop lent, voire même, parfois, fastidieux.

Néanmoins, je salue le travail incroyable d’édition et de mise en page. L’objet-livre est magnifique, un véritable régal pour les yeux.

Résumé éditeur

Criminel en cavale, Rice Moore trouve refuge dans une réserve des Appalaches, au fin fond de la Virginie. Employé comme garde forestier, il cherche à se faire oublier du puissant cartel de drogues mexicain qu’il a trahi. Mais la découverte de la carcasse d’un ours abattu vient chambouler son quotidien : s’agit-il d’un acte isolé ou d’un braconnage organisé ? L’affaire prend une tout autre tournure quand de nouveaux ours sont retrouvés morts. Alors que la police ouvre une enquête, Rice décide de faire équipe avec Sara Birkeland, une scientifique qui a occupé le poste de garde forestier avant lui. Ensemble, ils mettent au point un plan pour piéger les coupables. Un plan qui risque bien d’exposer le passé de Rice.

James McLaughlin signe avec Dans la gueule de l’ours un premier roman époustouflant. Au-delà d’une intrigue qui vous hantera longtemps, l’auteur se confronte à des questions essentielles : comment la nature et l’homme se transforment-ils mutuellement ? Quelle est la part d’animalité en chaque être humain ? Un retour à la vie sauvage est-il possible pour l’homme occidental ?
Dans la gueule de l’ours a été classé par le New York Times comme l’un des dix meilleurs «.Crime Fiction.» de l’année 2018 et a reçu le prix Edgar Allan Poe 2019 du premier roman.

Extrait

« Les arbres géants évoquaient des dieux endormis, ils émettaient une vibration qu’il ne parvenait pas à identifier, pas tout à fait celle d’un être sensible, chacun différent des autres, chacun racontant sa propre histoire séculaire. Sur le sol de la forêt, des troncs de châtaigniers morts depuis l’épidémie s’étaient transformés en énormes talus putrescents couverts d’une épaisse couche de mousse qui chuchotait paisiblement. Quelque chose l’interpella, il se retourna face à un tulipier noueux et voûté comme un vieillard, excavé par la pourriture, les éclairs, d’anciens incendies. Il eut la chair de poule. »

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« L’été des charognes », Simon Johannin. Prix Meilleur Roman Points 2020

L’été des charognes, Simon Johannin. Éditions Points, janvier 2020, 168 pages.

J’ai refermé ce livre avec beaucoup de colère et d’incompréhension. Avec le sentiment que je venais de lire un livre qui trainait dans la boue les habitants de petits villages. Les campagnards, les paysans – il est d’ailleurs intéressant (horripilant, oserais-je dire) de voir que, dans la langue française, ce terme est parfois utilisé comme une insulte – … comme si le fait de ne pas habiter en ville était synonyme, de facto, d’une débilité profonde, d’un manque de culture, d’intérêt pour le monde extérieur et d’un manque de savoir-vivre latent.

Très honnêtement, je pense que je suis complètement passée à côté de ce roman qui, pourtant, avait tout – ou presque – pour me plaire. Après ma lecture, je me suis renseignée sur l’auteur, qui a vécu son enfance à la campagne. Alors, est-ce, en partie, autobiographique ? Ou est-ce la vision que Simon Johannin a gardé de la vie rurale ? En tous cas, je déplore un manque cruel de diversité dans la façon dont les personnages sont présentés… Même si, j’en conviens tout à fait, j’ai certainement éludé toute une partie de ce roman, tant les personnages principaux m’ont échauffée.

Les premières pages sont brutales, violentes et incisives à souhait, ça promettait une lecture chargée en émotions. Oui, vraiment, j’ai commencé ce roman complètement emballée, embarquée, par cette plume presque grossière.

Sauf que, de ce roman, je n’ai retenu que ces personnages rustres, presque sauvages. Peu d’éducation, peu d’ouverture au monde, avec le nez dans la merde du matin au soir, ou le pied qui s’amuse à tabasser les chiens.

 

Ce qui m’a le plus énervé, dans ce roman, c’est ce manque de diversité … pas un seul des personnages ne semble équilibré, heureux, posé. Comme si – oui, je me répète – la campagne faisait de nous des goujats violents et alcooliques, ou violents et drogués, au choix.

Bref, cette lecture fut un fiasco total.

Résumé éditeur

Ici c’est La Fourrière, un « village de nulle part » et c’est un enfant qui raconte : massacrer le chien de « la grosse conne de voisine », tuer le cochon avec les hommes du village, s’amuser au « jeu de l’arabe », rendre les coups et éviter ceux des parents.
Ici on vit retiré, un peu hors-la-loi, pas loin de la misère aussi. Dans cette Guerre des boutons chez les rednecks, les bêtes sont partout, les enfants conduisent leurs parents ivres morts dans des voitures déglinguées et l’amitié reste la grande affaire.
C’est un pays d’ogres et d’animaux errants, un monde organique fait de pluie et de graisse, de terre et d’os, où se répandent les fluides des corps vivants et ceux des bestioles mortes. Même le ramassage scolaire ressemble au passage des équarisseurs.
Mais bientôt certains disparaissent, les filles vous quittent et la forêt finit par s’éloigner.
D’une bagarre l’autre, la petite musique de ce premier roman vous emmènera jusqu’à l’adolescence, quand la douleur fait son entrée et que le regard change, dans les turbulences d’une langue outrancière au plus près du rythme de l’enfance : drôle et âpre, déchirante et fièvreuse, traversée de fulgurances.

Extrait

« Ma mère, elle a pas beaucoup de mots qui lui sortent de la bouche, elle nous fait plutôt des regards. Elle parle avec son visage et moi et mon frère ont comprend tout.

Elle a des yeux fatigués comme des amandes sèches, pour dire les choses elle regarde et nous autour on sait qu’il faut pas l’emmerder. »

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« Notre part de cruauté », Araminta Hall. Grand Prix des Lectrices Elle 2020

« Notre part de cruauté », Araminta Hall. Grand Prix des Lectrices Elle 2020

Notre part de cruauté, Araminta Hall. Éditions Préludes, septembre 2019, 448 pages.

 

 

L’ambiance est frigorifique, dès le départ. Rapidement, un certain malaise s’installe. Les limites sont floues, les personnages déstabilisants et, toujours, ce petit je-ne-sais-quoi qui dérange. Les premières pages ne laissent aucun doute : il s’agit bien d’un thriller psychologique.

 

L’auteure plonge son lecteur dans le vif du sujet, sans ambages : nous voilà immergé dans la tête de Mike, trentenaire, riche et séduisant homme d’affaires de la City. En couple avec Verity depuis quelques années, ce jeune homme bien sous tous rapport a pourtant eu un début de vie difficile : abandonné par son père et laissé seul auprès de sa mère alcoolique, elle-même dans l’incapacité de s’occuper de son fils, Mike finira par être recueilli par une famille aimante et stable, qui lui offrira la possibilité de faire de brillantes études.

Seulement, malgré une famille aimante, le traumatisme de l’enfance est toujours présent… et rapidement, le lecteur comprend que Mike, bien que « bon parti », a quelques difficultés avec le lâcher-prise.

Tout commence alors que Mike accepte un poste de plusieurs années à New-York. Il est jeune et, cette opportunité, c’est la promesse d’une évolution de carrière fulgurante. Après New-York, toutes les portes s’ouvriront. Seulement, à NYC, Mike – après une soirée un peu trop arrosée – trompe Verity. Il lui dit, et Verity le quitte. Mike repart à New-York et revient s’installer définitivement à Londres quelques mois plus tard. Secrètement, il espère que Verity l’attend, qu’elle lui aura pardonné cette incartade. Quelle n’est pas sa surprise, donc, lorsqu’il découvre que Verity va se marier ! Rapidement, Mike se persuade qu’il s’agit d’un nouveau genre de jeu entre elle et lui : Verity va se marier pour le faire souffrir, parce que ça fait partie de leur jeu. Il épie les moindres faits et gestes de sa dulcinée, déterminé à venir la sauver au moindre signe. Seulement voilà, le jeu en est-il véritablement un ? Qui manipule l’autre ?

 

J’ai été, très honnêtement, bluffée par la capacité de l’auteure à me mettre mal à l’aise. Par rapport à l’ambiance, tout d’abord. Puis, par rapport à Mike, personnage que j’ai détesté, haïs même, au plus haut point. La psychologie des personnages est fouillée, le rythme est soutenu et l’ambiance pesante… trois ingrédients indispensables, selon moi, pour un thriller psychologique réussi.

Ce polar aurait pu être, à mon sens, un coup de maître. Néanmoins, la fin m’a laissé sur ma faim… et c’est le moins que l’on puisse dire. Si j’entends ce que l’auteure a voulu démontrer avec une telle chute, je suis, pour ma part, passée complètement à côté et de l’histoire, et de son message – pourtant cher à mon cœur de féministe.

« La mer à l’envers », Marie Darrieussecq. Grand prix des lectrices Elle 2020

« La mer à l’envers », Marie Darrieussecq. Grand prix des lectrices Elle 2020

La mer à l’envers, Marie Darrieussecq. Éditions POL, 22 août 2019, 256 pages.

Lors d’une croisière, Rose rencontre Younès. Migrant fuyant son pays dans l’espoir d’une vie meilleure en Angleterre.

Les quarante premières pages de ce roman sont incroyables et m’ont laissé pantoise : l’autrice arrive, avec pudeur, à dépeindre le contraste saisissant entre le quotidien de ces migrants, rescapés de justesse en pleine mer, et ces vacanciers en croisière. Le sentiment de malaise s’installe, doucement, et prend de plus en plus de place.

Puis, Rose rentre à Paris. Et à partir de là, j’ai perdu tout intérêt pour cette lecture. Qu’on se le dise, j’entends bien, au travers de ce récit, la question sous-jacente de Marie Darrieussecq : Et vous, seriez-vous prêt à aider un migrant dans le besoin ? A lui offrir un endroit où dormir, de l’argent pour traverser la manche ? J’ai d’ailleurs beaucoup aimé la façon dont elle amène le lecteur à réfléchir à ces questions : toujours dans la nuance et exemptée de tout préjugé.

Sur le papier, ce roman avait tout pour me plaire et j’ai apprécié la plume de l’autrice. Mais, pour être tout à fait honnête, je me suis ennuyée. Véritablement. Je n’ai pas ressenti de connexion avec Rose ou Younès, pas d’émoi par rapport à la situation. Je suis restée de marbre, complètement.

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« Le couteau », Jo Nesbø. Grand Prix des Lectrices Elle 2020

« Le couteau », Jo Nesbø. Grand Prix des Lectrices Elle 2020

Le couteau, Jo Nesbo. Éditions Gallimard , 15 août 2019, 608 pages.

 

HISTOIRE D’UNE DÉCEPTION 

Le Grand Prix des Lectrices Elle 2020 est officiellement lancée depuis quelques semaines et les romans sélectionnés pour le mois de septembre sont arrivés. Mon premier choix s’est porté sur « Le couteau ». J’avais enchaîné les œuvres de littérature blanche et j’avais besoin de changement. C’était ma première rencontre avec l’auteur.

Très honnêtement, je me suis ennuyée. Profondément. L’enquête imaginée par l’auteur ? Du réchauffé ! On a vu ça plein de fois déjà. Dès le départ, on comprend les ficelles, on devine que « l’habit ne fait pas le moine » ! Alors, oui, effectivement, je ne m’attendais pas à ce que le responsable de l’effroyable meurtre de l’ex d’Harry Hole soit celui-ci. Mais pour tout le reste, c’est sans surprise.

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