« Liberté, égalité, survie », Isabelle Rome

Liberté, égalité, survie, Isabelle Rome. Éditions Stock, mai 2020, 180 pages.

Isabelle Rome est magistrate. Elle en a vu passer, dans son tribunal, des hommes violents, des maris qui frappent, des conjoints qui humilient, des concubins qui tuent. Elle a aussi vu passer leurs victimes.

 

Ces femmes, traumatisées. Celles qui ne pensent pas valoir mieux. Celles qui pensent que – quelque part – elles méritent cette situation. Celles qui essayent de partir. Celles qui y retournent, parce qu’elles ne sont pas prêtes.

Mais celles qu’Isabelle Rome ne rencontrera jamais, ce sont toutes ces femmes mortes sous les coups de leur conjoint. Tabassées à mort.

 

Véritable essai sur les violences conjugales, Isabelle Rome donne également au lecteur de nombreuses pistes de réflexions, afin d’élever le débat et faire avancer les choses.

Faire avancer les choses, parce que, les violences conjugales ne sont pas une fatalité. Mais plutôt les conséquences sociétales d’une domination masculine qui fait encore norme dans notre société.

 

Les mots de l’auteure sont bruts, sans concession. Mais avec toute la rigueur et l’impartialité qu’un juge d’instruction se doit d’avoir.

Cet ouvrage est brillant, intense et intelligent. Et il est à lire absolument !

Résumé éditeur

Isabelle Rome est une femme comme on en croise rarement dans sa vie : une détermination, une intelligence des situations, un courage à toute épreuve, elle porte un regard lucide sur une situation tragique, qui est celle de bien des femmes en France aujourd’hui, mais également déterminé sur les solutions possibles à mettre en place.

Très engagée dans la lutte conte les féminicides, qui provoquent en moyenne 130 morts par an en France, elle tient dans ces pages personnelles à ouvrir le dialogue sur les secours concrets que l’on peut apporter.

Son livre nous fait d’abord prendre conscience de la violence des situations dont elle témoin et contre laquelle elle lutte ; puis tend la main vers l’avenir. Un débat brûlant.

Extraits

« Selon la Banque mondiale, le risque de violence conjugale et de viol est plus fort pour les femmes de 15 à 44 ans que le risque de cancer, d’accidents de la route, de guerre et du paludisme  réunis. »

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« En huit ans en France, les violences conjugales ont causé la mort de plus de 1 100 femmes. En dix-huit ans, entre 2000 et 2018, le terrorisme a tué, sur notre sol, 263 personnes. »

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« Que faîtes-vous de vos morts? », Sophie Calle.

Que faites-vous de vos morts ?, Sophie Calle. Éditions Actes Sud, janvier 2019, 264 pages.

Pendant longtemps, je l’ai cherchée. La mort. Elle rôdait autour de moi. Je l’ai touchée du doigt. Je la voulais. Tellement. Incommensurablement. Je ne pensais plus qu’à ça.

Parfois, je me dis que c’est peut-être pour cette raison qu’aujourd’hui, j’ai un rapport si serein à la mort. Elle fait partie de la vie. Elle lui donne même son sens.

Sans mort, il n’y a pas de vie. Sans vie, il n’y a pas de mort.

Lors d’une exposition, Sophie Calle pose cette question dans son livre d’or: « que faites-vous de vos morts? ». Certaines réponses sont pleines d’humour, d’autres emplies d’une profonde humanité. Quelques-unes transpirent la dépression, ou l’amour de la vie. Mais toutes, toutes, sont, à leurs façons, poétiques et merveilleuses.

J’avais 10 ans quand j’ai perdu mes grands-parents maternels. J’ai enterré ma grand-mère le 9 août 1999… le 11, je fêtais mes 11 ans.

Pendant longtemps, ils m’ont accompagnée. Je leur parlais, le soir, dans mon lit. Michette et Jeantou étaient avec moi. Je regardais les étoiles, toujours celles à ma gauche. Ils étaient là.

La mort de ces deux êtres si chers à mon cœur, à deux mois d’intervalle, est l’un de mes plus grands traumatismes. Ce le sera à vie. Parce qu’on ne peut pas faire, complètement, le deuil de la mort d’un être aimé.

Les premières fois que je suis allée au cimetière, je me suis assise à côté de leur tombe et je leur ai parlé. J’avais commencé le collège et j’avais plein de choses à leur raconter.

Aujourd’hui, je pense à eux chaque jour. Pourtant, j’ai passé plus de la moitié de ma vie sans eux.

 C’est peut-être ça, que je fais, de mes morts. Les garder près de moi, toujours.

Ce livre est une ode à la vie. À la vie et à la mort. Les témoignages, entrecoupés de photos de pierres tombales récoltées lors de voyages, donnent une dimension universelle aux écrits de ces inconnus.

On y retrouve la colère, la joie, les regrets, les pleurs, les fous rire… c’est une palette d’émotions. Riche et colorée.

Ce livre est une pépite.

Et vous, que faites-vous de vos morts ?

Résumé éditeur

Dans son exposition intitulée “Beau doublé, Monsieur le Marquis” au musée de la Chasse et de la Nature en 2017, Sophie Calle, qui continue de nourrir son œuvre des événements de sa vie intime, et qui, en guise d’introduction, y parlait de la mort récente de son père, a invité les visiteurs à s’interroger sur celle de leurs proches par des questions concrètes. Dans votre agenda, vous écrivez “mort” à côté du nom ? Vous raturez ? Vous ne faites rien ? Vous avez une méthode personnelle ? Supprimez-vous le numéro de téléphone du défunt ? Dans ce livre intitulé Que faites-vous de vos morts ?, des photographies prises par l’artiste à travers le monde dans des cimetières accompagnent une sélection de messages laissés par les visiteurs pendant la durée de l’exposition.

Dans votre agenda, vous écrivez “mort” à côté du nom ?
Vous dessinez une croix, une tombe ?
Vous ajoutez la date du décès ?
Vous raturez ?
Vous ne faites rien ?
Vous avez une méthode personnelle ?
Dans un carnet d’adresses électronique, vous effacez le nom ?
Vous l’effacez tout de suite ?
Vous l’effacez quand vous ne pensez plus au mort ?
Quand vous y pensez trop ?
Vous effacez un ami lointain mais vous n’effacez pas votre mère ?
Que ressentez-vous quand vous cochez la case :
Supprimer le contact ?

Extraits

« C’est fou ce que je m’entends bien avec ma mère depuis qu’elle est morte : on ne s’engueule plus. »

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« Le numéro, je le sais par cœur, je ne peux pas l’effacer… »

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« Le courage des autres », Hugo Boris. Grand Prix des Lectrices Elle 2020.

Le courage des autres, Hugo Boris. Éditions Grasset, janvier 2020, 180 pages.

L’idée de départ est agréable, je trouve : mettre en lumière les instants du quotidien où, l’être humain ose prendre son courage à deux mains pour défendre son prochain. C’est une belle idée, une idée humaniste, de celles qui redonnent fois en l’humanité, je trouve.

J’ai donc ouvert cet ouvrage, pleine de joie et certaine de passer un agréable moment. Et, effectivement, ce serait mentir que de dire que je n’ai pas tourné les pages de ce livre avec délectation. Certains chapitres m’ont fait sourire, d’autre m’ont donné envie de me révolter… mais la plupart m’ont laissé de marbre.

Alors, certes, Hugo Boris nous met face – quelque part – aux conséquences de nos actions ou de nos inactions, aux répercussions que peuvent avoir la lâcheté de certains, ou le courage des autres. C’est un peu « l’effet papillon dans le métro ».

Pour être tout à fait honnête, je n’ai trouvé que très eu d’intérêt à ce témoignage. Ça manque de profondeur. J’aurais aimé que l’auteur aille plus loin. Plus loin dans ses réflexions, que ces brèves de vie parisienne soient le point de départ d’un réel questionnement sur la nature humaine.

 

Alors, j’ai refermé ce livre – certes – avec un petit sourire aux lèvres, mais il ne me laissera pas un souvenir impérissable, c’est certain. Cependant, peut-être ce livre résonne-t-il plus auprès des franciliens : quand prendre le métro est notre quotidien, le livre d’Hugo Boris marque certainement plus les esprits.

Résumé éditeur

Il y a quinze ans, tout juste ceinture noire de karaté, Hugo Boris est témoin d’une altercation dans les transports en commun. Paralysé, il se contente de tirer la sonnette d’alarme. Ce manque de courage l’obsède. Est-ce un trait de son caractère ou une peure universelle d’affronter l’autre, l’inconnu, au quotidien ?

Intrigué, il se met à observer ses contemporains dans le métro et le RER, tranches de vies entre parenthèses, rencontres fugaces, purs instants d’humanité. Il consigne sur le vif des situations d’effroi mais aussi le ravissement d’un dialogue, l’humour d’un échange imprévu. En se mettant à nu, il parle de chacun de nous, de nos lâchetés, de nos éblouissements et de nos héroïsmes.

Avec une minutie, un style et une empathie remarquables, Hugo Boris rend hommage à tous ceux qui osent, qui ne se dérobent pas. Et si le courage des autres était contagieux ?

Extrait

« Une femme qui m’aime pense que ça me ferait peut-être du bien de me faire casser la gueule une bonne fois pour toute. Pour démystifier le truc.

Je ne sais pas. »

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« Le consentement », Vanessa Springora. Grand Prix des Lectrices Elle 2020

Le Consentement, Vanessa Springora. Éditions Grasset, janvier 2020, 216 pages.

C’est tellement délicat, de chroniquer un tel récit. De mettre des mots, de porter un avis, de mettre une note.

Je ne peux pas dire que j’ai aimé ce récit. Comment aimer ? Comment aimer la narration de ces années d’abus et de manipulations ?

Vanessa Springora pose des mots sur son terrible passé, sur l’emprise que cet homme, G. M., avait sur elle, sur les autres.

C’est l’histoire d’une enfance volée et d’une vie à tout jamais brisée. Et pourtant, l’auteure parvient à le faire avec une certaine élégance. C’est brut, c’est certain. Mais, il y a aussi une certaine douceur, dans la façon dont Vanessa Springora s’exprime. Il y a de la colère, de la haine, du dégoût … mais il y a aussi de la douceur et de l’espoir. C’est ce qui, à mon sens, en fait un récit supportable à lire.

Les premières pages m’ont données un haut-le-cœur. La façon dont tout cela est décrit, la façon dont les mots s’enchaînent, ce qu’on lit… et ce qu’on comprend, entre les lignes. Puis, au fur et à mesure de ce récit, c’est toute la mécanique implacable de ces prédateurs sexuels que l’on découvre. On la connaît tous, évidemment, cette mécanique, mais rien n’y fait, à chaque fois, je trouve ça d’autant plus terrible, d’autant plus flippant.

C’est un récit qui a fait grand bruit avant même sa sortie … à juste titre. Il faut parler de ces choses-là. En parler, encore et toujours. Parce que les prédateurs sexuels, les pédophiles, les violeurs … existeront toujours. Ce que nous pouvons éradiquer, en revanche, c’est ce sentiment de honte qui continue de coller à la peau des victimes, ce sentiment de l’avoir « cherché », quelque part. Personne, PERSONNE, n’est responsable des violences sexuelles et/ou physiques qu’il/elle subit.

Vanessa Springora signe un récit intime et intimiste qui vous portera le cœur au bord des lèvres … ça fait mal, ça tord les boyaux, mais c’est une lecture nécessaire

Résumé éditeur

Au milieu des années 80, élevée par une mère divorcée, V. comble par la lecture le vide laissé par un père aux abonnés absents. A treize ans, dans un dîner, elle rencontre G. , un écrivain dont elle ignore la réputation sulfureuse. Dès le premier regard, elle est happée par le charisme de cet homme de cinquante ans aux faux airs de bonze, par ses oeillades énamourées et l’attention qu’il lui porte.
Plus tard, elle reçoit une lettre où il lui déclare son besoin  » impérieux  » de la revoir. Omniprésent, passionné, G. parvient à la rassurer : il l’aime et ne lui fera aucun mal. Alors qu’elle vient d’avoir quatorze ans, V. s’offre à lui corps et âme. Les menaces de la brigade des mineurs renforcent cette idylle dangereusement romanesque. Mais la désillusion est terrible quand V. comprend que G. collectionne depuis toujours les amours avec des adolescentes, et pratique le tourisme sexuel dans des pays où les mineurs sont vulnérables.
Derrière les apparences flatteuses de l’homme de lettres, se cache un prédateur, couvert par une partie du milieu littéraire.
V. tente de s’arracher à l’emprise qu’il exerce sur elle, tandis qu’il s’apprête à raconter leur histoire dans un roman. Après leur rupture, le calvaire continue, car l’écrivain ne cesse de réactiver la souffrance de V. à coup de publications et de harcèlement.
 » Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre  » , écrit-elle en préambule de ce récit libérateur.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora livre ce texte fulgurant, d’une sidérante lucidité, écrit dans une langue remarquable. Elle y dépeint un processus de manipulation psychique implacable et l’ambiguïté effrayante dans laquelle est placée la victime consentante, amoureuse.
Mais au-delà de son histoire individuelle, elle questionne aussi les dérives d’une époque, et la complaisance d’un milieu aveuglé par le talent et la célébrité.

Extraits

« G. affiche un air grave et la mine sombre, ce qui ne lui ressemble pas. On s’est retrouvés dans un café où nous avons nos habitudes, face au jardin du Luxembourg. Quand je lui demande ce qui le préoccupe, il hésite un moment avant de m’avouer la vérité. La Brigade des mineurs l’a convoqué dans la matinée, après avoir reçu une lettre de dénonciation anonyme le concernant. Nous ne sommes donc pas les seuls à être sensibles au charme de l’épistolaire. »

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«Les actes manqués n’engagent que ceux qui les relèvent. »

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« Crazy Brave », Joy Harjo

Crazy brave, Joy Harjo. Éditions Globe, février 2020, 176 pages.

Elle se prénomme Joy. Joie. Et pourtant… la vie n’a pas été toujours tendre pour Joy.

De cet écrit transpire un réel amour pour la vie, pour l’autre, pour le monde qui l’entoure.

Joy Harjo se raconte et, ce faisant, c’est une partie de l’histoire et des croyances du peuple indien qu’elle partage avec nous. Elle nous parle des us et coutumes de son peuple, de leurs rituels. C’est proche du réalisme magique et c’est délicieux. J’ai toujours été fascinée par les traditions de ce peuple, que je trouve à la fois oniriques, pleines d’humanité et de respect. Les chapitres biographiques sont entrecoupés de certains de ses poèmes, d’extrait d’écrits en vers libres. Tous très touchants, très poignants.

Le tout nous donne l’image d’une femme forte, marquée par les difficultés de la vie, qui manie les mots avec aisance et beauté.

C’était ma première rencontre avec cette poétesse et certainement pas la dernière.

 

Résumé éditeur

Crazy. Folle. Oui, elle doit être folle, cette enfant qui croit que les songes guérissent les maladies et les blessures, et qu’un esprit la guide. Folle, cette jeune fille de l’Oklahoma qui se lance à corps perdu dans le théâtre, la peinture, la poésie et la musique pour sortir de ses crises de panique. Folle à lier, cette Indienne qui ne se contente pas de ce qu’elle peut espérer de mieux : une vie de femme battue et de mère au foyer.
Brave. Courageux. Oui, c’est courageux de ne tenir rigueur à aucun de ceux qui se sont escrimés à vous casser, à vous empêcher, à vous dénaturer. De répondre aux coups et aux brimades par un long chant inspiré. D’appliquer l’enseignement des Ancêtres selon lequel sagesse et compassion valent mieux que colère, honte et amertume. Crazy Brave. Oui, le parcours existentiel de Joy Harjo est d’une bravoure folle.
Comme si les guerres indiennes n’étaient pas finies, elle a dû mener la sienne. Une guerre de beauté contre la violence. Une guerre d’amitié pour les ennemis. Et elle en sort victorieuse, debout, fière comme l’étaient ses ancêtres, pétrie de compassion pour le monde. Les terres volées aux Indiens existent dans un autre univers, un autre temps. Elle y danse, et chacun de ses pas les restaure.

Extrait

« Nos battements de cœur sont comptés. Un certain nombre nous est attribué. Quand nous les avons utilisés, nous mourons. De combien de battements de cœur disposait mon père ? Et moi, de combien ?« 

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« L’été où je suis devenue vieille », Isabelle de Courtivron

L’été où je suis devenue vieille, Isabelle de Courtivron. Éditions L’Iconoclaste, février 2020, 196 pages.

J’aime les vieux. J’ai toujours aimé les vieux. Enfin, on ne doit pas dire « les vieux ». On doit dire « les personnes âgées ». Ou mieux, « les séniors ».

Bref, je suis comme ça, moi. Je les aime. Je les kiffe. Les admire, les chéris, les adore, les honore, les glorifie, les affectionne. Je les estime. Plus que tout.

Je me suis souvent demandé ce que pouvaient ressentir les « personnes âgées » face à la vieillesse, face aux pertes de mémoire, face à la « grabatisation ». Face à la perte. Le début, en tous cas.

Et puis j’ai découvert Isabelle de Courtivron. Ses mots justes. Ses mots crus, acérés, incisés pour faire mouche. Pour mettre mal à l’aise.

Elle dit. Simplement. Honnêtement. Ça fait mal, parfois. Ça fait mal parce que c’est vrai. Parce que la vieillesse, finalement, c’est comme une longue période de deuil qui commence. Mais comment accepter ?

Elle dit. Avec humour. Parfois même de façon risible.

(suite…)