« Une piscine dans le désert », Diane Mazloum

Diane Mazloum. Éditions JC Lattès, août 2020, 200 pages.

Au Liban, à la frontière de trois pays en guerre, Fausta s’est réfugiée dans la maison de son oncle, Rodolphe Jr. Kyriakos. Si les bombes se font entendre quotidiennement, la demeure est un refuge pour Fausta, qui décide alors de faire construire une piscine sur un terrain qui n’appartient pas à son oncle, mais à une famille qui vit désormais au Canada : les Bendos. C’est donc pour régler l’affaire au plus vite, que le fils de la famille, Leo, est dépêché sur place par son père, avec pour consigne de vendre le terrain aux Kyriakos en en tirant le meilleur prix possible. Lorsque Leo rencontre l’oncle et Fausta, c’est tout un monde jusqu’alors inconnu qui s’ouvre à lui. Petit à petit, il se prend d’amour pour ce village qui n’est autre qu’un microcosme de la société. Avec Fausta, ils s’apprivoisent, apprennent à se connaître.

Si l’histoire n’a rien d’exceptionnelle, c’est surtout le symbole derrière ce récit qui m’a transportée. À la frontière de ces trois pays en guerre, dans ce village où résonnent les bombardements de plusieurs armées, c’est la paix et l’ouverture d’esprit qui s’installe. Là où la piscine pourrait être le symbole d’un déchirement et d’une guerre nouvelle, elle devient soudain le symbole de l’espoir. Les cultures et les modes de vies se confrontent pour finalement trouver un équilibre qui permet à chacun de continuer sa vie plus sereinement.

Et puis, au milieu de tous ces symboles, Diane Mazloum nous décrit des paysages fascinants, arides, envoûtants. Des paysages dans lesquels on aime se perdre. Des paysages que l’on imagine sans peine absolument splendides.

Avec ce magnifique roman aux airs de conte, l’auteure nous parle avec affection d’un pays rongé par les guerres, englué dans une situation qui paraît presque inextricable. Avec une plume à la fois magnétique et poétique, elle nous parle d’un Liban loin de la guerre, d’habitants qui tentent de vivre leur vie, malgré tout.

C’est un roman magnifique, à savourer.

Résumé éditeur

Fausta quitte Beyrouth pour la maison de son oncle,  dans un village entouré de montagnes, à la frontière  de trois pays en guerre. Paradoxalement, pour Fausta, c’est  le lieu doux des étés de son enfance, le seul endroit capable  de l’apaiser. C’est là qu’elle a fait construire une piscine  parfaite mais sur un terrain qui ne leur appartient pas.  Fausta a juste envie de s’y plonger. Avant une dernière  injection qui lui permettra peut-être d’avoir un enfant.
Leo Bendos perturbe son séjour. Il arrive du Canada  pour régler cette affaire de piscine : vendre le terrain de sa  famille et repartir. L’oncle l’accueille, Fausta l’observe. Ils  se découvrent. Tous deux sont fascinés par ce village qui  semble contenir le monde, le danger qui peut surgir à tout  moment. Ces trois jours vont changer leur vie.

Un roman magnétique, envoûtant, sur nos identités, la terre qui nous façonne, l’histoire de deux personnages happés par la puissance d’une nature et d’un lieu immuables. 

Extrait

« De ce balcon en altitude, la lune semblait si proche qu’ils craignaient de la voir s’écorcher sur le sommet pelé des montagnes et se sentaient aspirés vers les hauteurs pour voir les étoiles d’encore plus près. »

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« Pour lui, Fausta était un être hypersensible à l’intensité de la lumière et au degré hygrométrique de l’atmosphère. Elle détectait les plus infimes variations de pression et d’humidité et réagissait au moindre changement de température. Le corps de Fausta, sa peau, devaient être constellés d’infimes et mystérieux récepteurs, pensa-t-il. »

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« La petite dernière », Fatima Daas

La petite dernière, Fatima Daas. Éditions Noir sur Blanc, août 2020, 192 pages.

Fatima est la petite dernière, la mazoziya. Ses parents ne l’attendaient pas. Elle est française. Musulmane. Pratiquante. Asthmatique. Clichoise. Elle s’appelle Fatima. Elle passe des heures dans les transports, elle est amoureuse. Elle est lesbienne. Peut-être ? Ses parents ne l’attendaient pas. C’est la mazoziya. Elle s’appelle Fatima. Elle est asthmatique. Ventoline. Hospitalisation. Test d’effort. Elle en a ras le bol. Elle voudrait respirer sans hyper-ventiler. Elle s’appelle Fatima. C’est la mazoziya. La petite dernière.

Le rythme est saccadé. Elle écrit comme elle respire, Fatima. Comme s’il y avait urgence, comme si tout pouvait s’arrêter, d’un coup, d’un seul. Elle raconte son quotidien, sa vie, ses espoirs. Le mal-être, les incertitudes. Elle raconte sa foi. Sa sexualité aussi. Elle martèle son identité, encore et encore. Comme pour ne pas l’oublier, comme pour ne pas risquer de la perdre, de s’en éloigner, de l’oublier – peut-être. Parce que, finalement, c’est une pérégrination en quête d’identité que nous livre Fatima. Elle cherche son équilibre.

Malheureusement, je n’ai pas été réceptive au contenu de ce récit. Je n’ai pas ressenti toutes les émotions dont j’avais tant entendu parler dans les retours que j’ai pu lire. Pourtant, il avait tous les ingrédients pour me plaire. Mais bon, vous savez, les goûts et les couleurs …

Résumé éditeur

Je m’appelle Fatima Daas. Je suis la mazoziya, la petite dernière. Celle à laquelle on ne s’est pas préparé. Française d’origine algérienne. Musulmane pratiquante. Clichoise qui passe plus de trois heures par jour dans les transports. Une touriste. Une banlieusarde qui observe les comportements parisiens. Je suis une menteuse, une pécheresse. Adolescente, je suis une élève instable. Adulte, je suis hyper-inadaptée. J’écris des histoires pour éviter de vivre la mienne. J’ai fait quatre ans de thérapie. C’est ma plus longue relation. L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse, la sexualité aussi. Je me croyais polyamoureuse. Lorsque Nina a débarqué dans ma vie, je ne savais plus du tout ce dont j’avais besoin et ce qu’il me manquait. Je m’appelle Fatima Daas. Je ne sais pas si je porte bien mon prénom.

Extrait

«Mon père disait souvent que les mots c’est « du cinéma », il n’y a que les actes qui comptent.
Il disait smata, qui signifie insister jusqu’à provoquer le dégoût, quand il voyait à la télé deux personnes se dire « Je t’aime . »

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« On n’aime pas les gens parce qu’ils nous aiment en retour. On les aime. C’est tout. »

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« Un soupçon de liberté », Margaret Wilkerson Sexton

Un soupçon de liberté, Margaret Wilkerson Sexton. Éditions Actes Sud, août 2020, 336 pages.

Étalé sur près de soixante-dix ans, « un soupçon de liberté » nous conte la vie d’une famille créole installée à la Nouvelle-Orléans. En 1944, Evelyne, dont le père est le premier médecin noir de Louisiane, évolue au sein d’une bonne famille et ambitionne de devenir infirmière. Plus tard, elle donnera naissance à Jackie, nous sommes au milieu des années 80 et la crise économique bat son plein. Jackie, elle, élève seule son fils, T.C. Un jour, son mari, ancien accro au crack, refait surface et Jackie décide de lui redonner une chance, à cette famille. Début des années 2000, T.C sort de prison. Il a été grillé en train de dealer. À sa sortie, il tente de reprendre sa vie en main et de la gagner comme un honnête homme. Mais c’est sans compter sur son ancien camarade et le coup qu’il lui propose.

Sur fond de saga familiale, ce roman explore surtout l’évolution de la société américaine au fil des décennies : ses rapports avec la communauté afro-américaine, la fracture sociale qui se creuse d’année en année et la difficulté pour certains à sortir d’un cercle vicieux alimenté par des politiques gouvernementales laissant de côté les plus démunis. La Nouvelle-Orléans, symbole américain de cette fracture, et lieu où se situe le roman, devient dès lors l’un des personnages principaux du roman. Il y a l’avant et l’après Katrina, cet ouragan qui aura inondé 80% de la ville et qui transformera à jamais la population ethnique de cette ville à l’héritage culturel si foisonnant.

Ce sont des vies sommes toutes banales, que nous conte l’auteure. Des vies faites de rêves et d’ambitions, d’espoirs confrontés à la réalité, parfois amère, de la vie. Mais, des vies petit à petit brisées par les catastrophes écologiques et économiques dont elles sont les victimes directes.

C’est toute la descente aux enfers de la classe moyenne africaine-américaine à la laquelle le lecteur assiste, impuissant.

C’est un premier roman brillant et prometteur, à ne pas manquer.

Résumé éditeur

La Nouvelle-Orléans, 1944. Evelyn, une fille créole de bonne famille, ambitionne de devenir infirmière. Quand elle rencontre Renard, un étudiant noir issu des quartiers défavorisés, elle est convaincue que son père, premier médecin de couleur de Louisiane, va l’adorer. Mais celui-ci ne voit pas cette relation d’un bon œil. Evelyn doit alors choisir entre les siens, ses privilèges et l’homme qu’elle aime.

1986, dans l’Amérique de Reagan frappée par la crise économique, Jackie élève seule son bébé, T. C. Quand son mari, guéri de son addiction au crack, refait surface peu avant le premier anniversaire de leur enfant, Jackie décide de lui laisser une chance. Peu à peu, la famille reprend une vie normale. Mais pour combien de temps ?

2010, dans la Louisiane de l’après-Katrina, T. C. sort de prison. Le jeune dealer s’apprête à devenir papa et entend bien se ranger. Lorsqu’on lui propose un dernier coup, la tentation est trop forte. Et les risques de se faire prendre sont infimes…

Sur près de soixante-dix ans et trois générations, Margaret Wilkerson Sexton retrace la saga d’une famille noire de La Nouvelle-Orléans, ville symbole de la fracture sociale et raciale américaine, dans un premier roman poignant et puissant.

Citations

« Langston était son dernier petit ami en date, et il était mignon, si mignon que Ruby avait appris par une troisième année du centre de formation qu’il distribuait son numéro de téléphone à toutes les filles de la VIIth Ward dont les cheveux dépassaient l’agrafe du soutien-gorge. Ruby l’avait mal pris ; leur mère lui avait donc mitonné ses plats favoris toute la semaine, et la moindre parole que lui adressait Evelyn était rejetée comme stupide. »

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« Betty », Tiffany McDaniel

Betty, Tiffany McDaniel. Éditions Gallmeister, août 2020, 720 pages.

Ouvrir Betty, c’est plonger dans le chant lancinant et enivrant de cette Petite Indienne qui nous conte la vie de sa famille. Une famille hors-norme pour l’époque : une mère blanche comme la neige, un père Cherokee et des enfants mulâtres. Sauf Betty. Betty, elle, elle tient de son père. Elle porte les ascendants de son paternel à même la peau et est, de ce fait, ostracisée par ses camarades de classe.

Au fil des pages, ce sont tous les secrets et toutes les horreurs dont sont victimes les membres de cette famille, qui seront dévoilés. À mesure que la famille s’étiole, Betty grandit, sort de l’enfance, de l’innocence. Ce sont les mots qu’elle couche sur le papier pour ensuite les enterrer qui lui donnent du courage. Le courage de passer à la suite, sans pour autant oublier. Et puis, il y a son père, Landon. Grâce à lui, elle apprend la beauté du monde et de la nature, malgré tout. Grâce à la culture Cherokee qu’il lui transmet, Betty apprend à vivre en harmonie avec la nature, à croire en ses rêves et à vivre dans un monde où tout est possible. Un monde dans lequel on peut grimper à une corde pour atteindre les étoiles.

Les mots de Tiffany McDaniel sont puissants et porteurs de beaucoup d’espoir. L’onirisme omniprésent tout au long du récit plonge le lecteur dans un monde incroyable, lumineux et plein de promesses. Sous la plume de l’auteure, Betty devient une icône féministe, prête à tout pour vivre libre et émancipée de toute contrainte sociale inhérent à son statut de femme. Oui, Betty est un personnage absolument incroyable et inoubliable.

D’ailleurs, toutes les femmes de ce roman le sont. Chacune à leur façon, mais tout de même. C’est une ode aux femmes, finalement, que nous livre ici l’auteure. Une ode aux femmes qu’elles aient été brisées, libérées, tuées, émancipées, folles à lier.

Une ode aux femmes, donc. Qui donne rapidement le mauvais rôle aux hommes. Et cette fracture nette et précise m’a tout de même dérangée. Tout au long du roman, nombreux sont les personnages masculins qui n’ont de rapport à la femme qu’au travers de la violence et de l’asservissement.

J’aurais apprécié que les lignes soient plus floues, plus ambiguës ; et les rapports homme-femme moins dichotomiques.

Ceci étant dit, Betty est tout de même une très belle lecture. Un magnifique chant qui met en exergue le pouvoir des mots, des rêves et de l’imagination. J’ai été particulièrement sensible aux nombreuses références à la culture et aux croyances Cherokee et suis à chaque fois plus subjuguée par la beauté et la puissance des croyances des peuples Indiens.

Une chose est certaine, on ne ressort pas tout à fait indemne de la lecture que ce splendide roman.

Résumé éditeur

“Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne.”

La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

Citations

« Mon coeur est en verre et, tu vois, Betty, si jamais je devais te perdre, il se briserait et la douleur serait si forte que l’éternité ne suffirait pas pour l’apaiser. »

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« Les gens croient que c’est quand ils vous supplient de rester, mais en fait, c’est quand ils vous laissent partir que vous savez qu’ils vous aiment pour de bon. »

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« Rosa Dolorosa », Caroline Dorka-Fenech

Rosa Dolorosa, Caroline Dorka-Fenech. Éditions de la Martinière, août 2020, 288 pages.

La mère souffre, elle a mal. Si mal. La douleur va la rendre dingue, si ça continue. Mais comment ne pas avoir devenir dingue lorsque la chair de sa chair se retrouve accuse du meurtre d’un enfant. Comment ne pas perdre pieds, lorsqu’on vous dit que votre fils est un pédophile.

Évidemment, qu’elle n’y croit pas. Qui le croirait ? Alors la mère se bat. Elle part en guerre. Envers et contre tout. Elle est prête à remuer ciel et terre pour son garçon. Pour prouver son innocence. Il n’a pas pu le tuer, ce gamin. C’est impossible. Pas son fils. Pas lui.

Alors, elle sillonne les rues de Nice en large et en travers. Elle interroge, elle fait passer des pétitions, elle frappe aux portes. Elle se bat, tout simplement.

C’est le combat d’une mère pour laver la dignité de son fils. La passer à la javel. Qu’elle ressorte vierge de toute suspicion.

Coûte que coûte.

Si le sujet avait tout pour me plaire, j’ai traversé cette lecture sans ressentir aucune émotion. Je n’ai pas été touchée par cette mère. Je comprends son besoin, son combat, sa démarche, c’est plus fort que tout. Mais, voilà, aucune émotion. Et j’en suis la première désolée.

Je vous engage tout de même à le lire afin de vous faire votre propre avis, c’est tout de même un roman qui a conquis nombre de lecteurs.

Résumé éditeur

« Elles étaient au nombre de douze. Douze méduses qui plongèrent parmi les bulles éclairées au néon dans l’aquarium. Leurs tentacules flottant comme des fourreaux de fantômes. »

Dans les rues serpentines du Vieux-Nice, Rosa déambule au bras de son fils, Lino. Ensemble ils rêvent de posséder un hôtel dans lequel un immense aquarium accueillerait des méduses. À peine dix-neuf ans d’écart, ils forment un duo inséparable. Jusqu’au jour où Lino est arrêté et emprisonné pour le meurtre d’un enfant. Pour Rosa, l’innocence de son fils est incontestable.
Dans un ballet d’images charnelles, poétiques, la mater dolorosa se lance dans une quête sublime et dévorante. Mais jusqu’où l’amour maternel peut-il conduire ?

Née en 1975, Caroline Dorka-Fenech, diplômée de lettres modernes et de l’Atelier scénario de la FEMIS, a travaillé comme lectrice de scénarios, script doctor et enseignante. Rosa dolorosa, son premier roman, est le fruit d’un travail de dix ans.

Citations

« S’il était une chose dont elle était certaine, c’était que Lino n’était pas un monstre. Son fils était cet être lunatique mais attentionné pour lequel elle s’était toujours dévouée. Il était celui qui l’inspirait. Pour lui, pour qu’il soit fier, elle avait tout tenté pour éviter de reproduire la lente dégradation maternelle dont elle avait été le témoin, enfant. Pour lui, pour qu’il ne se sente jamais seul, elle s’était acharnée à devenir cette bonne maman qu’elle aurait voulu avoir. Une maman présente. Une maman vivante. »

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« Elle l’avait souvent vu dans ce état, écrasé par une ivresse qu’elle désapprouvait. Mais, dès qu’il serait endormi, il redeviendrait l’enfant qu’il était encore et Rosa ne pourrait pas s’empêcher de s’attendrir. Après tout, cette ivresse-là, elle était née de leur victoire. »

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« De sang et d’encre », Rachel Kadish

De sang et d’encre, Rachel Kadish. Éditions du Cherche Midi, septembre 2020, 572 pages.

Dans cet incroyable récit construit en écho au travers de deux époques, Rachel Kadish parvient aussi bien à décrire la persécution des juifs et leur exil forcé au XVIIe siècle, qu’à apporter une réflexion sur le rôle et la vision de la femme dans la société d’hier et d’aujourd’hui.

Début des années 2000, à Londres, Helen Watt, éminente professeur à l’université, est contactée par un ancien étudiant afin qu’elle vienne étudier des documents rédigés en hébreux et découverts fortuitement dans sa demeure datant du XVIIe siècle. Rapidement, Helen se prend au jeu et commence à se passionner pour l’auteur des documents, Aleph. Dès lors, elle n’aura alors de cesse, avec l’aide d’Aaron, un jeune doctorant américain, de retrouver la véritable identité d’Aleph.

En 1666, alors que la peste commence à se répandre à Londres, Ester Velasquez est la secrétaire d’un rabbin aveugle qui a fui l’inquisition pour finir par se réfugier à Londres. Jeune femme incroyablement brillante et cultivée, elle se retrouve à devoir faire face aux impératifs de son sexe : se marier et fonder un foyer.

Deux femmes, deux intellectuelles, deux époques. Et pourtant, une considération toujours moindre par rapport à l’homme.

Au travers de cette histoire passionnante, l’auteure questionne habilement les notions de religion et de croyance, tout en abordant quelques fondements de l’histoire de la philosophie. Le récit foisonne d’éléments historiques et fait la part belle aux auteurs, philosophes, penseurs et dramaturges de l’époque. Évidemment, la psychologie des personnages est plus que fouillée et distillée avec habileté tout au long du récit.

En basant son récit sur la découverte d’échanges épistolaires, ce sont également les questions de notre héritage culturel et historique, ainsi que de notre rapport à l’écriture que Rachel Kadish interroge.

Il s’agit là d’un récit terriblement captivant, à l’écriture aussi exigeante qu’envoutante. Le travail de traduction de Claude et Jean Demanuelli est réellement stupéfiant.

En bref : ce roman est un coup de cœur absolu.

Résumé éditeur

2000, Londres. Professeur d’université proche de la retraite, Helen Watt est contactée par un ancien élève afin de venir étudier des documents en hébreu récemment découverts dans une maison du XVIIe siècle. Très vite, elle est intriguée par l’auteur de ces manuscrits, un certain « Aleph », dont elle va vouloir déterminer l’identité.
1666, Amsterdam. Ester Velasquez est une femme d’une intelligence et d’une culture exceptionnelles. Secrétaire bien-aimée d’un rabbin aveugle fuyant l’Inquisition espagnole, elle le suit à travers l’Europe et jusqu’à Londres, au moment où la ville est touchée par la peste.

Récit à la construction étourdissante, louvoyant entre les lieux et les époques, De sang et d’encre est aussi une brillante méditation sur la religion, la philosophie, et la place de la femme dans l’Histoire.

Extrait

« Mais déjà ils s’éloignent d’elle. Au milieu du bouillonnement de la cohue, elle laisse derrière elle les têtes noircies qui oscillent à présent sous le vent mordant. Dans la rue pavée qui prolonge le pont, la foule s’éclaircit pour finir par s’évanouir. Elle se retrouve, libérée, sur la berge sud du fleuve, sa peau gardant le souvenir du contact de ces inconnus qui l’ont portée jusqu’ici. Des centaines de mains, mortes et vivantes. »


•••

« Je comprends très bien ton désir de l’étude, mais tu dois réfléchir au choix qui se présente à toi. Je ne peux pas faire comme si Dieu t’avait créée homme, et par conséquent capable de vivre de son esprit et de son savoir. Dieu a mis en nous des désirs innombrables. Mais nous les contrôlons pour pouvoir vivre. J’ai été obligé, pour ma part, de maîtriser mes propres désirs quand la perte de ma vue m’a interdit de devenir le savant que je voulais être, ou de fonder une famille. Je regrette vraiment, dit-il en baissant encore la voix, de t’avoir induite à croire que tu pourrais être une érudite. Tu en avais l’étoffe, cependant. »

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