« Héritage », Miguel Bonnefoy

Héritage, Miguel Bonnefoy. Éditions Rivages, août 2020, 256 pages.

Un jour, Lonsonnier abandonne son Jura natal, un pied de vigne dans la main, et prend un navire qui le mènera jusqu’au Chili, où il y fera sa vie. Son fils, Lazare, épousera Thérère. Ensemble, ils auront une fille, Margot. Qui aura elle-même un fils. C’est l’histoire d’une famille, que nous raconte Miguel Bonnefoy. Une histoire de famille et d’identité.

Au fil des quelques deux cents pages que contiennent ce magnifique roman, l’auteur parvient à questionner les notions d’identité et de racines : Un pays que nous n’avons jamais connu peut-il nous manquer comme s’il était notre terre natale ? L’identité est-elle seulement construite par rapport à notre culture, notre lieu de vie ? Ou, au contraire, nos ancêtres et leurs vies ont-elles un impact sur la personne que nous sommes, au plus profond de nous-même ? Nos racines sont-elles le fondement de notre identité propre ? Nos racines sont-elles notre héritage ?

Et, au milieu de cette épopée familiale, il y a comme une touche de réalisme magique : la banalité du quotidien revêt ses plus beaux apparats et donne à ce roman un cadre onirique, hors du temps.

J’ai été subjuguée par la plume de Miguel Bonnefoy et l’atmosphère qu’il a réussi à créer dans ce roman. Avec Héritage, Miguel Bonnefoy signe un roman universel, profondément humain, qui interroge avec brio les fondements de chaque être humain.

Un roman remarquable, à ne pas manquer, qu’il remporte le prix Goncourt, ou pas !

Résumé éditeur

La maison de la rue Santo Domingo à Santiago du Chili, cachée derrière ses trois citronniers, a accueilli plusieurs générations de la famille des Lonsonier. Arrivé des coteaux du Jura avec un pied de vigne dans une poche et quelques francs dans l’autre, le patriarche y a pris racine à la fin du XIXe siècle. Son fils Lazare, de retour de l’enfer des tranchées, l’habitera avec son épouse Thérèse, et construira dans leur jardin la plus belle des volières andines. C’est là que naîtront les rêves d’envol de leur fille Margot, pionnière de l’aviation, et qu’elle s’unira à un étrange soldat surgi du passé pour donner naissance à Ilario Da, le révolutionnaire.
Bien des années plus tard, un drame sanglant frappera les Lonsonier. Emportés dans l’oeil du cyclone, ils voleront ensemble vers leur destin avec, pour seul héritage, la légende mystérieuse d’un oncle disparu.

Dans cette fresque éblouissante qui se déploie des deux côtés de l’Atlantique, Miguel Bonnefoy brosse le portrait d’une lignée de déracinés, dont les terribles dilemmes, habités par les blessures de la grande Histoire, révèlent la profonde humanité.

Extraits

« Elle n’éprouva ni vertige, ni crainte. Seulement la puissance animale de cinq cents chevaux de métal qui l’arrachèrent du sol en dépliant leurs ailes fauves. Elle monta si haut qu’elle eut l’impression que le pays tout entier lui apparaissait d’un seul coup. De gros nuages se fendaient en bosses et protubérances. Les formes étaient courbes, galbées, bombées comme des jarres, suspendues comme des coraux, pleines de veinures secrètes, tout obéissait à des emblèmes féminins. Elle confirma à cet instant que le nom du ciel ne pouvait pas être masculin. Elle ne pouvait croire que les premiers aviateurs aient été des hommes. À le voir, le ciel était d’une féminité explosive, aux rondeurs corollaires. Cette demeure était faite comme un nid, un sein, prouvant que les premières civilisations des nuages avaient été matriarcales. »

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« À cinquante et un ans, il développa une robustesse enviable et une élégance proverbiale, ne portait plus que des mocassins en box, une veste en tweed à carreaux, un parfum à la mode anglaise et des huiles à barbe, afin de rattraper une jeunesse qui lui échappait. Une légère arthrose l’obligeait à se déplacer avec une canne à bec-de-corbin et à conserver toujours du collyre dans la poche, mais l’ardeur disciplinée qu’il mettait au travail lui faisait garder cette attitude d’imperceptible rébellion que l’on constate chez les personnes qui ne veulent pas vieillir.  »

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« Les villes de papier », Dominique Fortier

Les villes de papier, Dominique Fortier. Éditions Grasset, septembre 2020, 208 pages.

C’est avec beaucoup de douceur et d’élégance que Dominique Fortier nous conte Emily Dickinson. Une poétesse aussi insaisissable qu’intrigante, dont la prose est aussi mélodieuse qu’admirable. Mais une poétesse dont nous ne connaissons que peu de choses. Ainsi, l’auteure lui imagine une vie de papier. Parce que, finalement, c’est là que toute la vie d’Emily s’est jouée, sur le papier.

À partir de travaux de recherches, d’autobiographies de l’auteure et de documents ayant appartenu à la mystérieuse Emily, Dominique Portier nous dépeint son portrait, sa vie. Si d’aucuns diraient que mener une vie recluse est nécessairement synonyme de spleen, Dominique Fortier livre la vision d’une femme affranchie de toute contrainte sociale, n’évoluant que dans le monde qu’elle s’est construit. Et puisque son monde réside dans les mots et les traces laissées par la plume sur les papiers, Emily n’a pas besoin de sortir de sa chambre pour voyager. Dans son esprit, à Emily, il y réside toutes les vies, toutes les couleurs, tous les paysages et toutes les émotions de la terre entière. C’est le monde dans sa globalité, qui réside chez Emily.

À l’image de la poétesse, les mots de l’auteure sont poétiques et sensibles, d’une grâce et d’une discrétion ravissantes, et portés par une ardeur qui ne doit avoir d’égal que sa passion Dickinson.

Ce livre se dévore, mais il vous faudra prendre le temps de le savourer, pour y entrevoir toutes ses merveilles.

Résumé éditeur

Qui était Emily Dickinson ? Plus d’un siècle après sa mort, on ne sait encore presque rien d’elle. Son histoire se lit en creux : née le 10 décembre 1830 dans le Massachusetts, morte le 15 mai 1886 dans la même maison, elle ne s’est jamais mariée, n’a pas eu d’enfants, a passé ses dernières années cloîtrée dans sa chambre. Elle y a écrit des centaines de poèmes – qu’elle a toujours refusé de publier. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des figures les plus importantes de la littérature mondiale.

À partir des lieux où elle vécut – Amherst, Boston, le Mount Holyoke Female Seminary, Homestead –, Dominique Fortier a imaginé sa vie, une existence essentiellement intérieure, peuplée de fantômes familiers, de livres, et des poèmes qu’elle traçait comme autant de voyages invisibles. D’âge en âge, elle la suit et tisse une réflexion d’une profonde justesse sur la liberté, le pouvoir de la création, les lieux que nous habitons et qui nous habitent en retour. Une traversée d’une grâce et d’une beauté éblouissantes.

Extraits

« Elle n’est pas cachée, elle n’est pas recluse. Elle est au cœur des choses, au plus profond d’elle-même, recueillie, posée en équilibre entre les abeilles du jardin et les deux Ourses, la grande et la petite, qui s’allument dans le ciel à la tombée du jour, tendue comme le style d’un cadran solaire. C’est une vie parfaite, parfaitement close, enclose en elle-même. Ronde et pleine comme un œuf. »

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« Trop souvent, les gens sages l’insupportent. Emily leur préfère de loin la compagnie des papillons, des sauterelles et des livres – qui sont aussi des sages mais tranquilles. Ceux-là ne vous accablent pas de leur sagesse, ils attendent que vous veniez les cueillir vous-mêmes lorsque vous êtes mûr. »

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« Dieu est un mystère, Il est silence, et Emily comprend d’abord le monde par les mots. Dieu est une éclipse. Il est au-delà des mots. Il ne Se terre pas entre les pages jaunies des bibles du roi Jacques dont la maisonnée Dickinson compte pas moins de huit exemplaires – plus de livres saints que d’âmes à sauver. Quand elle lève les yeux au ciel, Emily ne voit rien que les nuages. Si le ciel est le repos des justes, cela veut-il dire qu’ils se sont changés en oiseaux ? »

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« Disparaître ici », Kelsey Rae Dimberg

Disparaître ici, Kelsey Rae Dimberg. Cherche Midi Éditeur, octobre 2020, 480 pages.

Finn est la baby-sitter d’Amabel, la petite-fille du célèbre sénateur de l’Arizona, Jim Martin. Cela fait quelques années maintenant qu’elle s’occupe d’Amabel au quotidien, développant pour cette dernière une infinie tendresse et, par la même occasion, une certaine dévotion pour Philippe et Marina, ses parents. Si lorsqu’Amabel lui dit être suivie par une femme rousse, elle doute de la véracité des propos de l’enfant, Finn ne tarde pas, elle aussi, à remarquer cette étrange rouquine. Petit à petit, Finn verra son monde vaciller et alors qu’elle se mettra en tête de découvrir les raisons des errances de cette rouquine autour de la famille Martin, elle touchera du bout des doigts les zones d’ombre qui accompagnent le pouvoir, l’argent et la politique. Pour le meilleur, comme pour le pire.

Véritable page-turner, ce polar maitrise parfaitement les codes du genre. J’ai particulièrement aimé l’ambiance que l’auteure arrivait à distiller dans le premier tiers du roman : une atmosphère poisseuse, malsaine, qui met mal à l’aise et laisse un arrière-goût de danger imminent.

En choisissant de situer son intrigue dans le milieu de la politique, Kelsey Rae Dimberg dévoile un monde dans lequel l’apparence est primordiale pour une levée de fonds fructueuse et l’espoir d’un nouveau mandat, seul garant – finalement – du maintien d’un équilibre familial, d’un pouvoir et d’une toute-puissance grisantes. Un monde fait d’apparats et de corruptions. À l’instar de ses personnages, l’auteure nous manipule, jusqu’à l’aliénation.

En revanche, la fin m’a laissé un goût d’inachevé, d’ébauche – en quelque sorte. Trop vite expédiée, trop peu fouillée. Et je trouve cela d’autant plus frustrant que cette fin est, en elle-même, assez convaincante et cohérente.

Nul doute, cependant, que ce roman saura pleinement en contenter plus d’un et que Kelsey Rae Dimberg est une primo auteure pleine de potentiel, qui devrait faire parler d’elle.

Résumé éditeur

Avec ce premier roman exceptionnel, Kelsey Rae Dimberg nous tend un véritable piège, propre à nous rendre aussi paranoïaque que son héroïne ! Petite-fille de Jim Martin, le tout-puissant sénateur de l’Arizona, Amabel, cinq ans, a l’impression d’être suivie par une mystérieuse femme rousse. Sa baby-sitter, Finn, a du mal à la croire jusqu’au moment où elle aussi remarque cette étrange présence. Qui est cette femme ? En veut-elle à Amabel ou bien plutôt à Finn, dont le passé est plus obscur qu’elle ne le prétend ? Ou bien est-ce la famille du sénateur qui est visée, en particulier son fils, Philippe, dont l’existence a été marquée par un mystérieux drame ? Telles sont quelques-unes des questions que l’on se pose à peine passée la dixième page du livre.
Et ce n’est que le début de cette véritable leçon de suspens au centre de laquelle se tient Finn, jeune femme attirée par un monde de lumière, qui va peu à peu se perdre dans ses zones d’ombre. Douée d’une habileté confondante à manipuler le lecteur, Kelsey Rae Dimberg nous tient en haleine du début à la fin de ce récit palpitant dans lequel elle dissèque d’une main de maître le monde du pouvoir, sa corruption et sa volonté de garder à tout prix ses secrets à une époque où tout doit pourtant être public.

Extrait

« Je découvrais combien une campagne électorale pouvait être oppressante de l’intérieur, le déluge de condamnations, le moindre fait passé à la loupe. »

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« Le sénateur posa une main sur son épaule, lourde et pesante sur ce petit corps. Les flashs crépitèrent. La photo adoucirait son image, rappellerait au peuple qu’en dépit de décennies de bons et loyaux services à Washington, l’homme restait, avant tout, un père de famille. »

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« Dernière Cartouche », Caroline de Bodinat

Dernière cartouche, Caroline de Bodinat. Éditions Stock, août 2020, 216 pages.

C’est le portrait d’un homme, que nous dresse Caroline de Bodinat. Un homme qui se trouve être le père de Louise, narratrice de l’histoire. Mais, à mon sens, ce n’est pas cela qui est important dans ce récit. Non. Dans ce court récit, c’est Paul des Tures, l’Homme, qui importe. À l’image des portraits qu’elle écrit pour la presse, Caroline de Bodinat nous en livre un sous la forme d’un roman. Le portrait d’un homme, tout simplement.

Les mots sont bruts, sans concession. Mais la charge émotionnelle qui les entoure est d’une puissance rare. Les mots racontent l’histoire de ce père, à la recherche d’un faste passé, d’une bourgeoisie qu’il ne touchera plus – ne serait-ce que du bout des doigts. Les mots racontent ce père aimant, incapable de l’exprimer et qui, pour dire l’amour, court après le train sans quitter sa fille des yeux. Ce père, à la fois si décevant et si incroyable, aux yeux de Louise.

Caroline de Bodinat raconte une vie. Récit autobiographique ? En partie. Et il est difficile de ne pas y penser face à tous les sentiments qui surgissent au travers des mots de Louise. Mais, finalement, ce n’est pas ça, l’essentiel. Dernière cartouche, c’est l’histoire d’un homme. D’un homme qui est aussi un mari, un père, un ami, un fils, un beau-fils… C’est l’histoire d’une vie, de la vie. Avec ses hauts et ses bas, avec ses joies et ses peines.

C’est l’histoire d’un homme qui s’appelait Paul des Tures et qui est mort, à l’âge de 51 ans. C’est l’histoire d’un homme, parmi tant d’autres.

C’est un roman à savourer, comme on contemple le portrait d’un être cher, en se remémorant toutes les fois où on s’est dit « je t’aime » sans mot.

Résumé éditeur

« Il m’a appris à éviter les au revoir, à détester les quais de gare. Quand il m’y accompagnait, il faisait semblant d’oublier l’horaire. Une demi-heure avant le départ, il disparaissait, je m’inquiétais. Ma mère, compatissante, disait : ‘‘ Tu sais, ton père, ses promesses…’’
La voiture qui se garait devant la maison, sur le trottoir, la faisait taire. Il ouvrait la porte d’entrée, passait une tête et demandait : ‘‘ Alors, qu’est-ce que tu bouines ? T’es prête ? ’’ […]

Paul des Tures est mort aux alentours de 11h15. En février 1993, le premier mercredi du mois. J’avais vingt-trois ans, je fumais des blondes, lui des brunes sans filtre.
Je suis sa fille aînée.
J’aurai bientôt son âge.
Il venait d’avoir cinquante et un ans.
Chez les des Tures, on ne pose pas de questions. […]
Dans ses effets personnels, remis aux ayants droit, il n’y avait qu’un briquet jetable, un trousseau de deux clés de voitures, un autre d’appartement et un petit sachet transparent avec son alliance et sa chevalière, couvertes de sang coagulé. »

Il a cru qu’il ferait mieux que les autres.
Il pensait que tout allait lui réussir…
Il a fini par appeler son labrador chien de con.

Extrait

« Dans la famille, on ne divorce pas. On ne construit pas son propre bonheur sur le malheur de ceux qu’on laisse. C’est le principe, c’est comme ça, quoiqu’il arrive, on reste. »

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« Ma mère m’a appris le nom de Dieu pour prier, mon père, pour jurer. »

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« Chavirer », Lola Lafon

Chavirer, Lola Lafon. Éditions Actes Sud, août 2020, 352 pages.

Ce roman est une déflagration. Une déflagration toute en finesse. Nous sommes début 80, Cléo à 13 ans, elle vit dans une banlieue à l’est de Paris. Issue d’une famille de la classe moyenne, c’est en regardant Champs Élysées, l’émission favorite de sa maman, qu’elle découvre et tombe amoureuse de la danse. C’est la révélation et ses projets d’avenir sont tout tracés : elle veut devenir une danseuse professionnelle, porter des plumes et des paillettes et étinceler devant les caméras de télévision.

Un jour, à la fin de son cours de danse, Cathy vient aborder Cléo. Qu’elle est splendide, Cathy ! Qu’elle a de la classe, le goût des belles et bonnes choses. Et puis, elle est si gentille, attentionnée et généreuse envers Cléo. Comment ne pas avoir confiance ? Cathy lui dit qu’elle a du talent, c’est certain. Maintenant, ce qu’il faut, c’est avoir de l’ambition, décrocher une bourse d’études, sortir de l’ombre. Ça tombe bien, elle travaille pour une fondation qui cherche à dénicher des talents et à leur offrir une bourse d’études… Ainsi ensorcelée, Cléo fonce tête baissée. Elle n’a que treize ans. A treize ans, on n’imagine pas à quel point le monde peut être vicieux.

Seulement, derrière les sorties shopping, les cadeaux à tout-va et les billets que Cathy lui donne comme argent de poche, il y a le revers de la médaille. Dans un hôtel luxueux, à l’abri des regards, dans une ambiance sombre et cloitrée, autour d’un déjeuner fastueux. C’est là que tout se joue. Ils sont quelques hommes à les accueillir, ces gamines. On les aborde, on leur fait miroiter cette fameuse bourse d’études. Elle y est presque, Cléo… il faut simplement qu’elle semble plus ouverte, moins sur la défensive. Il faut dire oui. Montrer qu’elle n’a pas froid aux yeux, qu’elle n’est pas une gamine de treize ans. Et pourtant.

Alors, derrière les rideaux tirés, Cléo devient une victime. Victime d’un système dont la machine est extrêmement bien huilée. Cléo n’a pas dit non. Mais elle n’a pas dit oui non plus. À treize ans, on ne connaît rien de la vie. Comment aurait-elle pu imaginer ? La bourse, elle ne l’aura pas. En revanche, Cathy va lui proposer de travailler pour elle. De trouver les futurs récipiendaires de cette fameuse bourse d’études.

Alors Cléo, bien malgré elle, devient complice. Et au fil des ans, elle prendra la mesure de ce qu’elle a fait, par dévotion pour Cathy. De ce qu’on lui a demandé de faire, du haut de ses treize ans. Et la culpabilité entre en jeu, elle ne lâchera pas Cléo. Parce que Cléo a grandi, est devenue une femme. Même si une partie d’elle aura treize ans pour toujours.

L’écriture de Lola Lafon est splendide et elle dépeint à merveille les mécanismes mis en place par les prédateurs, ainsi que l’engrenage dont a été victime Cléo. La construction narrative – bien qu’elle puisse paraître déroutante au premier abord – permet de mettre en exergue les différentes étapes de la vie de Cléo, ainsi que les rencontres qu’elle a pu faire. Je ne vous parle même pas de la fin, qui nous laisse le cœur au bord des lèvres.

Une lecture à ne pas manquer, qui interroge sur les notions de consentement, de libre arbitre, de liberté et de d’appropriation du corps. Une lecture somme toute dérangeante, mais indispensable.

Résumé éditeur

1984. Cléo, treize ans, qui vit entre ses parents une existence modeste en banlieue parisienne, se voit un jour proposer d’obtenir une bourse, délivrée par une mystérieuse Fondation, pour réaliser son rêve : devenir danseuse de modern jazz. Mais c’est un piège, sexuel, monnayable, qui se referme sur elle et dans lequel elle va entraîner d’autres collégiennes.

2019. Un fichier de photos est retrouvé sur le net, la police lance un appel à témoins à celles qui ont été victimes de la Fondation.

Devenue danseuse, notamment sur les plateaux de Drucker dans les années 1990, Cléo comprend qu’un passé qui ne passe pas est revenu la chercher, et qu’il est temps d’affronter son double fardeau de victime et de coupable.

Chavirer suit les diverses étapes du destin de Cléo à travers le regard de ceux qui l’ont connue tandis que son personnage se diffracte et se recompose à l’envi, à l’image de nos identités mutantes et des mystères qui les gouvernent.

Revisitant les systèmes de prédation à l’aune de la fracture sociale et raciale, Lola Lafon propose ici une ardente méditation sur les impasses du pardon, tout en rendant hommage au monde de la variété populaire où le sourire est contractuel et les faux cils obligatoires, entre corps érotisé et corps souffrant, magie de la scène et coulisses des douleurs.

Extrait

« Ce n’est pas ce à quoi on nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous ébrèche ; ces hontes minuscules de consentir à renforcer ce qu’on dénonce : j’achète des objets dont je n’ignore pas qu’ils sont fabriqués par des esclaves, je me rends en vacances dans une dictature aux belles plages ensoleillées. Je vais à l’anniversaire d’un harceleur qui me produit. Nous sommes traversés de ces hontes, un tourbillon qui, peu à peu, nous creuse et nous vide. N’avoir rien dit, rien fait. Avoir dit oui parce qu’on ne savait pas dire non. »

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« Plus belle qu’une mère et plus fascinante qu’une copine, Cathy chantonnait un refrain que les adultes n’entendaient pas, elle parlait couramment une langue adolescente semée de mots magiques : futur, repérée, exceptionnelle. »

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« Le fumoir », Marius Jauffret

Le fumoir, Marius Jauffret. Éditions Anne Carrière, septembre 2020, 192 pages.

Marius est mal dans sa peau. D’un mal-être qui ronge l’âme et dévore le corps. Alors, pour oublier un peu, il boit. Jusqu’à plus soif. Il avale quelques cachetons pour sombrer plus facilement. Sombrer et s’évader hors de soi. S’oublier. Un soir, il boit le verre de trop au bar du coin et s’étale de tout son long sur l’asphalte. Au réveil, son frère l’accompagne à Sainte-Anne, fameux hôpital psychiatrique du XIVe arrondissement de Paris.

Commence alors pour Marius la longue et pernicieuse décente dans les enfers de l’hospitalisation sous contrainte, ou HDT – hospitalisation à la demande d’un tiers. Enfermé entre les quatre murs de ce secteur fermé de l’hôpital, le seul endroit extérieur auquel il a accès, c’est le fumoir. On fume pour se sentir moins seul, on fume pour passer le temps, on fume pour se calmer. On fume parce qu’on a que ça à foutre.

Marius raconte les moments durant lesquels ils se sent pris au piège, ceux durant lesquels il a le sentiment qu’il ne sortira jamais de cet enfer. Il raconte l’abus de pouvoir de certains soignants, certains psychiatres. Là-bas, ils ne sont que des fous. On ne prend pas les fous au sérieux.

C’est un récit qui met mal à l’aise, qui met en lumière les manquements et défaillances du système de santé psychiatrique en France. On peine à croire qu’en France, à l’heure actuelle, de telles conditions d’hospitalisation soient encore possibles. Les manquements à la dignité et au respect de l’être humain, les moqueries, les chantages… bienvenue en HDT.

C’est noir, c’est brut et sans concession. Mais c’est une partie de la réalité de l’hospitalisation sous contrainte et il est grand temps d’en parler ouvertement. Marius Jauffret se confie, ses mots sont son exutoire, sa façon à lui d’élaborer, sa façon à lui de passer outre ce traumatisme.

Résumé éditeur

Chaque année en France, plus de 90.000 personnes sont hospitalisées sans leur accord en psychiatrie.
C’est cette expérience de privation de liberté que raconte Marius Jauffret dans ce livre sensible et touchant.

Jeune homme, alcoolique, Marius est un jour conduit aux urgences de Sainte-Anne par son frère.
À son réveil, il pense qu’il va passer quelques jours entre les murs de l’hôpital pour se remettre.
Jusqu’à ce qu’un médecin lui explique qu’il ne sortira… que lorsqu’il l’en jugera capable.
On lui a diagnostiqué (à tort) une maladie rare, le syndrome de Korsakoff.
Le voici prisonnier, isolé, dans ce lieu au temps suspendu en marge de la société.
Il nous raconte l’attente, le doute, la peur, les rencontres cocasses, tristes, ou tendres.

Marius Jauffret est né en 1989 à Paris. Le Fumoir est son premier livre.

Extrait

« Ce matin, j’ai commencé à écrire ce livre. Si je le terminais ce serait la preuve que ni l’asile ni l’alcool ne m’avaient détruit. »

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« – Comment vous faites pour plaisanter ? J’ai le ventre noué en permanence, moi. Je ne pense qu’à sortir.Je n’arrive pas à me changer les idées. J’ai vraiment rien à faire ici. Je suis un putain d’intrus ! Ce n’est pas possible ! Regardez-moi ? Mais qu’est-ce que j’ai fait ? »

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