« Deux petites bourgeoises », Colombe Schneck

Deux petites bourgeoises, Colombe Schneck. Éditions Stock, avril 2021, 140 pages.

ls en ont, de la chance, les bourgeois. Un magnifique et immense appartement à Paris, une villa chic en Normandie, des vacances à l’étranger, des clubs huppés dans lesquels envoyer leurs enfants pour être certains de rester dans cet entre-soi si cher à leur cœur. Il ne s’agirait pas de laisser n’importe qui entrer dans la famille. Ils en ont de la chance. En apparence. Parce que derrière les voiles sur mesures qui couvrent les hautes fenêtres de ces bâtisses autour du jardin du Luxembourg, la vie n’est pas aussi belle qu’il n’y parait. La bourgeoisie, aussi, meurt de cancers. Chez eux aussi, les amitiés se font et se défont sur fond de jalousie mal placée. On idéalise l’autre, le parquet est toujours mieux lustré dans l’appartement d’à côté.

Héloïse et Esther sont amies depuis leur plus tendre enfance. Si Héloïse est issue d’une longue lignée de bourgeois, Esther, elle, fait partie des « nouveaux riches ». Et si pour les néophytes les deux jeunes filles sont issues du même milieu, il n’en est rien lorsque l’on connaît les us et coutumes de cette classe sociale. Amies depuis leur plus tendre enfance, elles se jalousent et se manquent, s’estiment et se dénigrent. C’est l’amitié, quoi. Le « je t’aime, moi non plus! »

Seulement voilà, Héloïse est morte, bien trop tôt, laissant derrière elle une Esther perdue, qui n’a plus que ses souvenirs pour se rendre compte de la relation incroyable qu’elle a pu nouer avec Héloïse ces cinquante dernières années.

Ce court récit est une petite merveille qui décrit avec beaucoup de justesse et de finesse ce qu’est l’amitié et comment ce sentiment nous permet de nous construire et d’évoluer.

Mais Colombe Schneck nous livre également une description à la fois piquante et pince-sans-rire de la bourgeoisie d’hier et d’aujourd’hui.

Une pépite littéraire à ne pas manquer. Un coup de cœur.

Résumé éditeur

Une amitié naît entre deux petites filles de bonne famille qui se ressemblent, grandissent ensemble et suivent le même chemin : elles se marient, ont des enfants, divorcent en même temps, ont des histoires d’amour similaires… jusqu’au jour où la mort frappe à la porte de l’une d’entre elles.
Une fable drôle et amère sur la bourgeoisie, l’amitié et la mort.

Extraits

« À Héloïse, on apprend, au petit-déjeuner, à utiliser un couteau à beurre pour se servir un morceau de beurre, qu’il faut poser non directement sur le pain, mais d’abord sur une petite assiette, à utiliser son propre couteau ensuite pour étaler le beurre sur le pain. Esther ne voit aucun inconvénient à utiliser son couteau, à le plonger dans le joli ramequin en argent ramené du Silver Vaults de Londres, pour ensuite l’étaler sur sa tartine, elle fait de même pour la confiture. Bref, elle est mignonne mais n’a aucune éducation. »

•••

« […] l’argent ne l’intéresse pas, elle n’en parle pas, n’en cherche pas. Et ce désintérêt est bien la preuve qu’elle est une bourgeoise, il faut ne pas avoir eu peur de manquer pour être dans l’illusion que l’argent n’a pas d’importance. »

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« Maison tanière » Pauline Delabroy-Allard

Maison tanière, Pauline Delabroy-Allard. Éditions L’Iconoclaste. Collection L’Iconopop, avril 2021, 80 pages.

J’ai toujours aimé la poésie. J’en lis peu, trop peu certainement, mais c’est un format que j’affectionne beaucoup. On peut dire tellement de choses dans un poème, faire passer tant d’émotions en quelques lignes.

Pauline Delabroy-Allard, je l’ai découverte en 2018, lors de la sortie de son premier roman, « ça raconte Sarah », pour lequel j’avais eu un immense coup de cœur ! Trois ans plus tard, c’est avec « Maison tanière » que je l’ai retrouvée, pour mon plus grand bonheur. Ce recueil allie subtilement poésie, photographie et musique, pour un résultat plein de douceur.

L’été 2017, l’auteure passe trois semaines seule dans la maison d’un couple d’amis. Chaque jour, elle sort un vinyle de leur collection et l’écoute. Le temps du disque, elle rédige un poème. Enfin, elle prend une photo de la pochette du vinyle. Tantôt en ce mettant en scène, tantôt de façon abstraite. Les poèmes évoquent la musique écoutée puis nous parlent de son quotidien, du manque de son amour, de nostalgie, de petits bonheurs et d’espérance. Pauline Delabroy-Allard nous enveloppe alors dans son cocon, nous ouvre les portes de cette tanière qu’elle fait sienne le temps de quelques semaines. Elle se met à nu et s’expose, montrant ainsi au lecteur que certains sentiments sont universels et vécus par tous à un moment donné de nos vies respectives.

La deuxième partie du recueil est écrite deux ans plus tard, alors que Pauline Delabroy-Allard revient dans son cocon après presque une année à sillonner les routes de France pour parler de son premier roman. Elle a besoin de s’ancrer dans sa nouvelle réalité, besoin d’avoir les pieds sur terre, et même plus que ça. C’est ainsi que tous les matins, elle s’allonge sur un des sols de la maison tanière, photographie le plafond et écrit un poème. Elle a besoin de se recentrer, de retrouver son équilibre. Elle a besoin de repos et de répit. Les poèmes sont tout autant personnels que ceux de la première partie. L’auteure se retrouve, se redécouvre. Elle se fond dans le décor pour à nouveau faire partie des murs (si j’ose dire).

C’est un recueil délicat et intime à savourer façon cocooning.

Résumé éditeur

« On mériterait
des applaudissements
et les cris d’une foule en délire,
tant on fait ça bien,
l’amour. »
Elle se retire seule, loin du monde, dans une maison comme une tanière. Chaque jour, elle
choisit un vinyle, écrit et prend des photos. Elle laisse venir les sentiments et les souvenirs,
elle fait parler les plafonds et les murs. Et cette maison tanière devient la nôtre.

Extraits

« Le ventre vide peut-être
Mais
Les bras grands ouverts
Les yeux remplis
Le coeur plein
Tu fais salle comble dans mon corps. »

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« Samedi 29 juillet

never mind the bollocks here’s the Sex Pistols
à peine le disque posé sur la platine
ça hurle sous le diamant
applaudissements
cris d’une foule en délire
dans la maison tanière muette
ça fait un drôle d’effet
le 29/07/2017 à 12h22
ce correspondant a cherché à vous joindre
trois fois sans laisser de message
je ne réponds plus à personne
dans la maison tanière aphone
la solitude la retraite le recueillement
j’essaye de faire ça bien
mais je monte le son
quand je pense à toi
fort très fort encore plus fort
je ne réponds plus de rien quand je pense à toi
nue offerte impudique
qui hurles sous mes doigts
on mériterait
des applaudissements
et les cris d’une foule en délire
tant on fait ça bien
l’amour. »

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« Over the rainbow », Constance Joly

Over the rainbow, Constance Joly. Éditions Flammarion, janvier 2021, 192 pages.

Jacques est décédé du sida au début des années 90. A cette époque, cette maladie était encore taboue, bien que sur toutes les lèvres. Des années plus tard, sa fille, Constance, nous livre ce récit, véritable cri du cœur et déclaration d’amour pour ce père parti trop tôt ; cet homme mort d’avoir vécu sa vie librement. D’avoir refusé de rester dans le moule dans lequel il s’était coulé.

Constance nous retrace l’enfance de Jacques, la façon dont son frère, surpris au lit avec un autre homme, devra quitter le foyer familial, et combien cet événement cèlera son avenir : il lui est impossible de faire son coming-out auprès de ses proches.

Alors, Jacques se marie et a une fille, Constance. Il se fond merveilleusement dans le moule. Seulement voilà, la réalité le rattrape. Jacques n’en peut plus de vivre une moitié de vie, loin de tout épanouissement personnel. Il aime sa fille, il a de l’affection pour sa femme, c’est certain. Mais ce mariage de convenance est devenu trop lourd à porter au quotidien. Certes, leurs échanges intellectuels sont d’une grande qualité, mais Jacques a besoin de plus. Il a besoin d’amour, du vrai. Pas un amour de façade et de convenance.

Presque 30 ans plus tard, Constance Joly est prête à en parler. Elle éprouve même un besoin viscéral d’écrire ces quelques pages d’amour. 

Elle raconte l’attachement, les émotions, le besoin et le manque d’un père dans sa vie. Elle dit l’adolescence ingrate et comment ces années ne pourront jamais être rattrapées, pardonnées.

C’est un témoignage d’une délicatesse immense et à la poésie infinie. Les mots d’une femme qui reste la fille de son père, pleine d’admiration et de tendresse pour cet homme parti trop tôt.

Résumé éditeur

Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.

Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite : du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

Extraits

« Il y a ce moment où tu nous laisses à notre corrida amoureuse dans le fond du cadre, et où tu t’avances vers la caméra : ton jean blanc, ta chemise aux manches retroussées, tu avances de ton grand pas, de tes jambes immenses, tu approches encore, ta ceinture, puis ton torse, ton visage en gros plan, tu souris de plus en plus largement à mesure que tu rejoins le filmeur, ton visage prend tout le cadre maintenant, tes lèvres, tu parles (mais que dis-tu ?), tu ris, tu ris tellement»

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« En 1976, l’homosexualité est encore répertoriée comme une maladie mentale. C’est un délit, passible de prison, il faudra attendre six mois encore pour qu’elle ne le soit plus. »

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« Gog Magog », Patrícia Melo

Gog Magog, Patrícia Melo. Éditions Actes Sud, mai 2021, 160 pages.

Toc. Toctoc. Talon et pointe. Rires sonores et tonitruants. Échanges tapageurs à n’importe quel heure du jour et de la nuit… Décidément, ce prof de biologie logeant dans un immeuble de São Paulo n’en peut plus. La faute à son voisin du dessus, Ygor. Avec un y en plus ! M. Ípsilon, comme il l’appelle. Bref, il fait trop de bruit, celui-là. Et le prof en a sa claque. Un rien l’énerve. Qu’Ygor vive, c’est déjà insupportable pour lui.

Alors, le prof va le voir et, forcément, l’hostilité entre les deux hommes monte d’un cran. Et d’un autre. Puis encore d’un autre. C’est l’escalade. Jusqu’à l’acmé : le prof tue Ygor.

Alors, ce n’est plus simplement l’histoire de deux hommes qui se détestent, mais l’histoire d’un homme qui a disjoncté et pour qui la vie vient de prendre un tournant radical. Le prof se retrouve en prison, dans l’attente de son jugement. Puis au tribunal. Son avocat choisit de plaider un forme rare d’épilepsie causée par les bruits incessants de son voisin, ayant elle-même entraîné un épisode de folie meurtrière, pour ainsi dire. Penser qu’Ygor soit devenu le mauvais objet responsable de tous ses malheurs ? N’y pensez pas une seule seconde pauvres fous ! Ça reviendrait à dire qu’être prof, c’est difficile, quand même. Que c’est éreintant, stressant, angoissant, déstabilisant et… déprimant ! Un peu de sérieux, voyons !

Dans ce petit roman (160 pages), c’est avant tout un portrait incisif de la société brésilienne, que nous livre Patrícia Melo. L’auteure dresse le terrible constat d’un pays à la dérive, dans lequel toutes les institutions tentent – tant bien que mal – de survivre, tout en mettant à mal tous ceux qui y travaillent. Éducation, santé, système carcéral, justice (et tutti quanti). Tout y passe. C’est à la fois délicieusement loufoque et complètement pitoyable.

Pourtant, à la fin de ma lecture, une question subsiste : L’auteure dresse-t-elle le portrait d’un pays à la dérive, ou ce roman met-il en abyme les conséquences d’un délitement grandissant des fondements de nos sociétés au niveau mondial ?

Un roman acide, un brin déjanté, mais qui pose de réelles question sociétales ! Tout ce que j’aime.

Résumé éditeur

Dans un immeuble de São Paulo, un professeur de biologie souffre des nuisances sonores provoquées par Ygor, son voisin du dessus. L’ énervement vire à l’obsession et tout l’insupporte : la musique, le téléphone, les voix, les grincements du sommier ; la vie, quoi…
Les tentatives pour régler le problème ne font qu’accroître l’animosité entre les deux hommes. Avec la haine, irréversible, vient la volonté de vengeance. Profitant de l’absence annoncée du voisin, le prof se rend dans son appartement où il est surpris par ce dernier, rentré à l’improviste. Tout s’enchaîne alors dans un déroulé confondant de naturel et… de violence. Au tribunal, l’avocat plaidera une forme rare d’épilepsie induite par le bruit, qui aurait entraîné des troubles mentaux.
À l’image de Gog et Magog, païens en terre damnée du livre d’Ézéchiel, voilà des êtres pitoyables qui s’affrontent, en qui semble se rejouer le combat diabolique et cosmologique du bien et du mal.

Éducation nationale, hôpitaux, système carcéral, corruption, racisme : en quelques chapitres savoureux, Patrícia Melo se livre à un état des lieux cuisant de la société brésilienne et à une dénonciation féroce de la faillite de l’État.

Extraits

« Le problème des femmes brésiliennes, disait-il, c’est qu’une grande partie de la population masculine du pays est incarcérée. Dans très peu de temps, si la situation continue de progresser à ce rythme, nous aurons plus d’hommes en prison qu’en liberté au Brésil. Comment les Brésiliennes vont-elles faire ? Ce que Rúbia, très maligne, est déjà en train de faire : apprendre à nous aimer. S’éprendre d’un homme honnête, disait-il, va être un truc de femme perverse»

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« Je crois préférable d’écouter que de parler. Celui qui parle balise. Et celui qui écoute anticipe. »

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« Il n’est pire aveugle », John Boyne

Il n’est pire aveugle, John Boyne. Éditions JC Lattès, avril 2021, 380 pages.

Tu seras un prêtre mon fils. Tel est le destin d’Odran Yates, choisi par sa mère à la suite d’une tragédie familiale qui fera basculer l’équilibre, déjà précaire, de la famille Yates. Alors, Odran intègre les rangs de l’église et porte le col. Cela lui convient, il a la foi. Sans compter qu’être prêtre en Irlande, dans les années 80, c’est avoir le peuple à ses pieds. Là-bas, on les admire, ces hommes d’église. Aujourd’hui, la société a peur d’eux, elle les dénigre, les insulte, les violente. Il faut dire que l’Église irlandaise est rattrapée par de sombres histoires de pédophilies. Histoires couvertes par les supérieurs d’Odran, cela va sans dire.

Odran, lui, n’a rien vu. Pour bien prier, il faut garder les yeux fermés. Ou peut-être était-ce plus simple, moins encombrant, de choisir de ne rien voir. Aujourd’hui, face aux révélations qui ébranleront à jamais la façon dont les irlandais – et pas que – perçoivent la prêtrise, il décide de raconter ce qu’il a préféré ne pas voir. Odran ouvre les yeux sur les quarante dernières années de sa vie et se frotte enfin à son sentiment de culpabilité et à ses responsabilités.

Avec son style bien à lui et son don incroyable pour nous conter l’indicible, John Boyne s’empare d’un des sujets les plus brûlants en Irlande. Grâce à Odran Yates, l’auteur dénonce l’inaction, l’hypocrisie, la lâcheté et le silence de ces hommes qui disaient n’œuvrer qu’au travers des volontés du Seigneur, se rendant tout aussi coupables que les autres.

Préparez-vous à naviguer entre la rage, la révolte… et l’empathie, face à ce prêtre naïf qui ne se rendra compte que trop tard que sa foi et son intégrité l’ont aveuglé.

Un roman à ne pas manquer et que vous ne risquez pas d’oublier.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Sophie Aslanides

Résumé éditeur

Propulsé dans la prêtrise par une tragédie familiale, Odran Yates est empli d’espoir et d’ambition. Lorsqu’il arrive au séminaire de Clonliffe dans les années 1970, les prêtres sont très respectés en Irlande, et Odran pense qu’il va consacrer sa vie au « bien ».
Quarante ans plus tard, la dévotion d’Odran est rattrapée par des révélations qui ébranlent la foi du peuple irlandais. Il voit ses amis jugés, ses collègues emprisonnés, la vie de jeunes paroissiens détruite, et angoisse à l’idée de s’aventurer dehors par crainte des regards désapprobateurs et des insultes.
Mais quand un drame rouvre les blessures de son passé, il est forcé d’affronter les démons qui ravagent l’Église, et d’interroger sa propre complicité.
Roman aussi intime qu’universel, Il n’est pire aveugle évoque les histoires que nous nous racontons pour être en paix avec nous-mêmes. Il confirme que Boyne est l’un des plus grands portraitistes de sa génération.

Citations

« C’était à des moments comme celui-là que j’aurais aimé être là-bas pour ranger, au lieu de me trouver dans ce presbytère, obligé de fouiller pour découvrir un problème personnel que je serais probablement incapable de résoudre de toute façon. Pourquoi s’adressaient-ils à moi, pour commencer, alors que je ne savais rien de la vie ? »

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« J’avais gâché ma vie. J’avais gâché chaque seconde de ma vie. Et, ultime ironie, il avait fallu un pédophile condamné pour me démontrer que dans mon silence, j’étais tout aussi coupable que lui, qu’eux. »

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