« Le festin », Margaret Kennedy

Le festin, Margaret Kennedy. Éditions de la table ronde, mars 2022, 480 pages.

En août 1947, à Pendizack, sur la charmante côte des Cornouailles, une falaise s’effondre sur l’hôtel de Pendizack, un manoir tenu par la famille Siddal. Sur les 23 pensionnaires, 7 sont morts dans l’éboulement. Le roman s’ouvre sur le père Bott, qui bataille pour écrire son oraison funèbre et s’apprête à conter à son ami, le révérend Seddon, ce que les survivants de cette terrible tragédie ont pu dire alors qu’ils étaient venus se réfugier dans son église. Et c’est ainsi que nous, lecteurs, nous apprêtons à suivre les derniers jours de ces pensionnaires et à découvrir leurs travers.

Au fil des pages, Margaret Kennedy nous offre une palette de personnages absolument jubilatoires et Oh ! So British ! Écrit à la fin des années 40, on retrouve dans chacun des personnages les stigmates d’une guerre encore très présente dans tous les esprits et la vie quotidienne… Car se sont bien les tickets de rationnement et les pénuries en tous genres qui sont à l’origine de la rencontre de tous ces pensionnaires, qui n’ont en commun que les conséquences d’une guerre dont ils ont été les témoins. Ainsi, c’est un réel microcosme de la société anglaise de l’après-guerre qui se retrouve dans cette pension de famille.

L’avant-propos, rédigé par Cathy Rentzenbrink, permet de jeter une nouvelle lumière sur le récit de Margaret Kennedy, dont la Table Ronde nous offre ici une troisième édition revisitée : sept décès, comme les sept pêchés capitaux. Et c’est là tout le jeu littéraire de l’autrice, qui, à n’en pas douter, a pris un réel plaisir lors de l’écriture de ce roman.

Se déroulant sur les sept jours précédents l’éboulement, cette tragi-comédie met en scène des personnages aussi réjouissants qu’agaçants dont on se plait à tenter de découvrir s’ils vont survivre ou non et quels événements les auront poussés à se retrouver dans ce manoir, en pleine journée d’un mois d’août ensoleillé.

Un roman absolument délicieux, un véritable bonbon anglais comme je les aime. Un joli coup de cœur.

Résumé éditeur

Cornouailles, 1947. Comme tous les étés, le révérend Seddon rend visite au père Bott. Hélas, son ami n’a pas de temps à lui accorder cette année, car il doit écrire une oraison funèbre : l’hôtel de Pendizack, manoir donnant sur une paisible crique, vient de disparaître sous l’éboulement de la falaise qui le surplombait. Et avec lui, sept résidents…Dans cette maison reconvertie en hôtel par ses propriétaires désargentés étaient réunis les plus hétéroclites des vacanciers : une aristocrate égoïste, une écrivaine bohème et son chauffeur-secrétaire, un couple endeuillé, une veuve et ses trois fillettes miséreuses, un chanoine acariâtre et sa fille apeurée… Le temps d’une semaine au bord de la mer dans l’Angleterre de l’après-guerre, alors que les clans se forment et que les pires secrets sont révélés, les fissures de la falaise ne cessent de s’élargir…Auteure talentueuse et espiègle, Margaret Kennedy pousse à leur comble les travers de ses personnages dans une fable pleine d’esprit et de sagesse. Ce Festin est un régal !

Citations

« – Vous ne voulez pas regarder la vie en face
-Pas dans les livres, non. Je la regarde bien assez en face du lundi au samedi, sans avoir à lire des histoires là-dessus. »

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« Personne ne peut être heureux s’il a faim, c’est évident. Dans un bon pays, les pauvres ont assez à manger, tandis que dans un pays misérable comme celui-ci, même les riches doivent se priver. Nous ne voulons de l’argent que pour acheter des choses. L’argent ne se mange pas. Mais les gens s’imaginent qu’ils en ont besoin et réclament des salaires de plus en plus élevés. Alors, tout devient si cher qu’ils peuvent acheter encore moins de choses. Plus les salaires sont hauts, plus tout le monde est misérable. Voilà ce que c’est, de trop aimer l’argent. »

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« La décision », Karine Tuil

La décision, Karine Tuil. Éditions Gallimard, janvier 2022, 304 pages.

Des décisions, Alma doit en prendre tous les jours. Dans sa vie professionnelle, tout d’abord, lorsque, en tant que juge d’instruction antiterroriste, elle doit trancher sur le sort d’un jeune homme fraîchement revenu de Syrie. Lui clame son innocence, dit qu’il s’est fait embrigader. Quelle décision prendre ? Alors elle interroge, elle écoute, elle recherche, elle enquête, Alma. Pour prendre sa décision en son âme et conscience. La bonne décision.

Dans sa vie perso aussi. Décider de rester avec son mari qui se réfugie dans le judaïsme orthodoxe, ou engager une procédure de divorce pour vivre le grand amour avec Emmanuel, cet avocat qui défend les terroriste avec passion.

Deux décisions à ne pas prendre à la légère et qui auront d’immenses répercussions à court, comme à long terme, pour Alma et ses proches.

C’est certain, Karine Tuil excelle à fictionnaliser une de nos réalités sociétales les plus brûlantes de ces vingt dernières années. Le sujet est maîtrisé et les difficultés rencontrées dans ces situations sont exposées avec cohérence, mais jamais sans ce manichéisme dans lequel il aurait été si facile de tomber.

Ce roman, c’est le roman de toute une génération. La mienne. Celle qui ne se rappelle plus de la vie sans menace terroriste, sans le FN au second tour, sans cette haine croissante envers l’autre. Nous sommes pourtant toujours l’autre de quelqu’un. Et ça, Karine Tuil l’expose si bien.

Ce roman aurait pu être un coup de cœur incroyable sans les 3 derniers chapitres qui, à mon sens, sont un peu de trop et font tomber le récit dans une prose un tout petit peu trop clichée à mon goût… bien que j’en reconnaisse le côté allégorique.

Ce roman phare de ce début d’année n’en reste pas moins une lecture intense et fort bien menée. Qui percute et interroge. Une lecture qui me restera longtemps en tête tant le propos principal est amené avec intelligence et demi-mesure.

Une réussite. Un régal.

Résumé éditeur
Citations

« Ma décision, je l’ai prise seule, dans l’intimité de ma conscience, j’ai cru en la justice, j’ai voulu croire en l’homme, et la seule réponse à ceux qui vous opposent la mort, c’est la vie – c’est toujours la vie. »

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« Le risque de prendre une mauvaise décision n’est rien comparé à la terreur de l’indécision. »

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« Je suis la maman du bourreau », David Lelait-Helo

Je suis la maman du bourreau, David Lelait-Helo. Éditions Héloïse d’Ormesson, janvier 2022, 201 pages.

Du haut de ses 90 ans, Gabrielle de Miremont est la digne représentante d’une aristocratie catholique, pratiquant avec ferveur et abnégation. Mère de deux filles, ce n’est qu’à la naissance de son fils cadet qu’elle se sent enfin complète. Ainsi, délaissant l’éducation de ses deux aînées, va-t-elle se vouer corps et âme à la transmission de la foi chrétienne à Pierre-Marie. Quelques années plus tard, c’est la consécration : Pierre-Marie est ordonné prêtre et Gabrielle de Miremont a devant elle sa plus grande fierté.

Pourvue d’une certaine aura et d’une autorité naturelle, elle sera cependant rapidement ébranlée par la découverte, à la lecture du journal local, d’un scandale de pédophilie au sein même de son église. Persuadée qu’il ne s’agit que d’un énième article mensonger rédigé par un journaliste local pour qui elle n’a que mépris et dégoût, Gabrielle de Miremont se met en tête d’aller le trouver et de faire taire ces abjectes ouï-dire qui ne font qu’entacher un peu plus la réputation de son église, à qui elle aura consacré sa vie.

Le coup de massue est donc d’autant plus violent lorsqu’elle apprend que le prêtre accusé par ces nombreux garçons, devenus depuis des hommes, n’est autre que la prunelle de ses yeux, le père Pierre-Marie. Passé l’effroi, la mère poule s’effondre et réalise, en son âme et conscience, que ces accusations sont bel et bien fondées. Afin de faire son deuil, il lui faudra rencontrer l’une des victimes de son fils. Car Gabrielle de Miremont veut savoir, veut entendre de quoi exactement s’est rendu coupable son fils. Et, après, seulement après, pourra-t-elle confronter son fils dans un ultime face à face qui changera à jamais le cours de la vie de ces deux êtres inséparables depuis des décennies.

Vaste sujet, oh ! combien tabou, que la pédophilie au sein de l’église que, pourtant, l’auteur traite avec brio et intelligence en le présentant au travers des tourmentes psychologiques et de conscience de cette femme âgée et mère dévouée. Le thème est traité avec intelligence et habileté, malgré quelques effets de style dans les dialogues qui m’ont dérangée : le style est parfois un peu trop ampoulé lors des échanges pour y croire vraiment, donnant ainsi au texte un effet un peu trop léché. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit là d’un roman percutant, qui met en exergue la culpabilité d’une mère face à l’impensable.

Résumé éditeur

Du haut de ses quatre-vingt-dix ans, Gabrielle de Miremont semblait inatteignable. Figée dans l’austérité de la vieille aristocratie catholique dont elle est l’incarnation. Sa devise : « Ne jamais rien montrer, taire ses émotions ». Jusqu’à ce matin-là, où un gendarme vient lui annoncer la mort de son fils. Son fils cadet, son enfant préféré, le père Pierre-Marie, sa plus grande fierté. Gabrielle ne vacille pas, mais une fois la porte refermée, le monde s’écroule. Cet effondrement, pourtant, prend racine quelques semaines plus tôt, à la suite d’un article de presse révélant une affaire de prêtres pédophiles dans sa paroisse. Révoltée par cette calomnie, Gabrielle entreprend des recherches. Des recherches qui signeront sa perte. Ou sa résurrection.

Je suis la maman du bourreau raconte avec une subtilité et une justesse époustouflantes le calvaire d’une mère murée dans son chagrin. Un portrait dérangeant, qui touche au cœur, et rend un hommage vibrant à ceux qui osent dénoncer l’innommable.

Citations

« Des yeux superbes et bouleversants, sans haine, des yeux d’enfant abîmé, ronds, bleu-vert, deux lacs sans cesse au bord de sortir de leur lit. Ces yeux-là inspiraient toute la confiance du monde, la mienne. »

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« J’aimais tant les talons, les escarpins fins et vernis dont la cambrure vous rend vertigineuse et puissante. Maman disait aussi que plus le talon est haut plus on se rapproche de Dieu. J’ai passé ma vie très proche de lui. Haut perchée. Je marche à plat désormais. »

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« Par la forêt », Laura Alcoba

Par la forêt, Laura Alcoba. Éditions Gallimard, janvier 2022, 208 pages.
14 décembre 1984. Alors que le froid règne en maître sur la capitale, dans le petit appartement des concierges d’un lycée privé de Paris, Griselda tue ses deux fils.
C’est plus de trois décennies plus tard que Laura Alcoba cherche à lever le voile sur l’affaire. Tout en évitant toute forme de sensationnalisme et loin du lugubre de ce double infanticide, l’autrice interroge tour à tour Griselda et Flavia (sa fille), ainsi qu’un couple d’amis. Car, pour Laura Alcoba ce drame n’est pas un simple fait divers. Enfant, elle s’est retrouvée, quelque temps, dans cet appartement, à côtoyer cette famille dont les parents sont venus d’Argentine pour fuir la dictature.
Au fil des pages, un lien ténu mais bien présent se noue entre le lecteur et Griselda. Parce que, malgré tout, cette mère est, comme nous tous, un être humain complexe, avec ses aspirations, ses traumatismes et son histoire de vie. Et puis, finalement, peut-être Griselda ne le comprend même pas elle-même, ce geste avec lequel elle doit vivre depuis.
Des décennies plus tard, Griselda arpente chaque jour cette allée du cimetière qui la mène jusqu’à la sépulture de ses deux enfants. Un chemin qui sa fille ne prendra qu’une fois le travail de Laura Alcoba engagé. Un travail salvateur qui aura permis à Flavia de sortir du bois et, d’enfin, laisser filtrer un peu de lumière sur cette tragédie.

Tout en proposant une réécriture sensible et intrigante du mythe de Médée, Laura Alcoba écrit la nuance et la nécessité de s’interroger, avant d’accabler et de museler.
Un récit d’une grande sensibilité, qui murmure l’amour.

Résumé éditeur

« Dès notre premier rendez-vous au Bûcheron, Flavia m’a parlé de la mère que Griselda a été pour elle, durant toutes ces années.

— Présente, aimante. Très aimante.
Elle m’a regardée dans les yeux en prononçant ces mots. Pour s’assurer que j’avais bien entendu, pour me faire savoir qu’elle ne disait pas ces mots à la légère.
“ Aimante, vraiment.” »
Griselda était la mère de trois enfants, deux garçons et une fille. Un jour d’hiver, au milieu des années 80, alors qu’elle était exilée en France, elle a noyé ses deux garçons dans la baignoire.
Plus de trente ans après les faits, la narratrice retrouve les survivants de ce drame familial. Sans dissiper le mystère du geste de Griselda, elle enquête pour tenter d’approcher l’inconcevable. Et d’entrevoir, au fond de la nuit, autour de la figure lumineuse de Flavia, le pari de l’amour et de la vie.
Citations

« Ça va bientôt faire trois ans que ce premier rendez-vous a eu lieu. Ça va bientôt faire trois ans que je cherche le chemin pour écrire ce livre. Pour aller au plus près de ce qui leur est arrivé sans leur faire mal, sans ajouter de la douleur à la douleur. Mais certaine aussi qu’il faut que j’aille au bout de ce que j’ai entrepris, que j’aille au bout de cette tentative pour comprendre leur histoire. »

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« Elle a en elle une force et un courage que je ne croyais pas pouvoir exister. Je le sais depuis le début: c’est pour elle que j’écris ce livre. J’écris pour la petite fille qu’elle était et qu’elle est toujours. J’écris pour l’enfant qui a gardé en elle, durant plus de trente ans, quatre images de ce jour-là. Puis qui me les a livrées à une table de café..»

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« Connemara », Nicolas Mathieu

Connemara, Nicolas Mathieu. Éditions Actes Sud, février 2022, 400 pages.

Nicolas Mathieu sait dire le temps qui passe comme personne. Les affres de l’adolescence, les espérances et l’incandescence de la jeunesse, les espoirs d’une vie meilleure, la volonté de s’élever et de changer de classe sociale. Oui, définitivement, Nicolas Mathieu est le roi du roman social, celui qui écorche la réalité et gratte là où ça fait mal.

Quatre ans après son prix Goncourt, l’auteur nous raconte Hélène et Christophe. Si aujourd’hui tout les sépare, ils sont liés par leurs années lycée, à Cornécourt, alors qu’ils fréquentaient le même établissement. Christophe était la star montante de l’équipe de hockey, on imaginait de grandes choses pour lui. Mais la cour des professionnels est intransigeante et vingt-cinq ans après, Christophe est toujours là, dans ce bled miteux. En instance de divorce, il vivote en vendant de la nourriture pour chiens. Le soir, il rentre auprès de son père et de son fils, quand il ne va pas se bourrer la gueule avec ses potes du lycée.

Hélène, elle, elle a gravi tous les échelons. Bêcheuse depuis son plus jeune âge, elle ne rêvait que de s’extirper de la classe sociale dans laquelle elle baignait depuis sa plus tendre enfance. Après des études studieuses, elle avait enfin décroché un poste de cadre supérieure à Paris. Avec son mari, leurs deux filles, la maison d’architecte, etc., elle cochait toutes les cases. Pourtant, voilà, après un burnout, la transfuge de classe retourne au bercail et, avec sa famille, revient s’installer dans le Grand-Est de son enfance. Alors que son couple bat de l’aile, elle tombe par hasard sur Christophe.

Entre eux, c’est l’urgence de se sentir vivant et de croquer la vie à pleine dents qui leur explose à la gueule. C’est le plaisir charnel et l’instinct bestial qui prend le dessus. On veut l’autre, tout entier, tout de suite, tout le temps. 

Et pourtant, il y a un gouffre qui les sépare. Pour Hélène, s’amouracher de Christophe, c’est comme repartir à zéro. Elle l’aime autant qu’il lui fait honte. Lui et son manque de culture, de classe, de bon goût. Être avec un mec qui préfère une 1664 à un verre de Gevrey-Chambertin, pour qui Michel Sardou est bien plus appréciable que les valses de Chopin… c’est au-dessus de ses forces.

Et puis, au milieu de tout cet amour mal placé, Nicolas Mathieu dissèque notre monde d’aujourd’hui avec une lucidité incroyable : le capitalisme partout et tout le temps, le culte de l’image, la fracture sociale qui n’en finit pas de s’agrandir.

Roman d’amour, roman social, roman à lire et à offrir… du grand Nicolas Mathieu.

« Là-bas au Connemara, on dit que la vie, c’est une folie. Et que la folie, ça se danse »

Résumé éditeur

Hélène a bientôt 40 ans. Elle a fait de belles études, une carrière. Elle a réalisé le programme des magazines et le rêve de son adolescence : se tirer, changer de milieu, réussir. Et pourtant, le sentiment de gâchis est là, les années ont passé, tout a déçu.
Christophe, lui, n’a jamais quitté ce bled où ils ont grandi avec Hélène. Il n’est plus si beau. Il a fait sa vie à petits pas, privilégiant les copains, la teuf, remettant au lendemain les grandes décisions, l’âge des choix. On pourrait croire qu’il a tout raté. Et pourtant, il croit dur comme fer que tout est encore possible.
Connemara c’est l’histoire d’un retour au pays, d’une tentative à deux, le récit d’une autre chance et d’un amour qui se cherche par-delà les distances dans un pays qui chante Sardou et va voter contre soi.

Citations

« Elle se dit que ça ne doit pas être si déplaisant d’être comme ça, triste et riche sur son canapé, occupée à lire des histoires qui vous mettent en valeur. »

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« Le temps était passé si vite. Du bac à la quarantaine, la vie d’Hélène avait pris le TGV pour ‘l’abandonner un beau jour sur un quai dont il n’avait jamais été question, avec un corps changé, des valises sous les yeux, moins de tifs et plus de cul, des enfants à ses basques, un mec qui disait l’aimer et se défilait à chaque fois qu’il était question de faire une machine ou de garder les gosses pendant une grève scolaire. Sur ce quai-là, les hommes ne se retournaient plus très souvent sur son passage. Et ces regards qu’elle leur reprochait jadis, qui n’étaient bien sûr pas la mesure de sa valeur, ils ‘lui manquaient malgré tout. Tout avait changé en un claquement de doigts. »

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« Le goût des garçons », Joy Majdalani

Le goût des garçons, Joy Majdalani. Éditions Grasset, janvier 2022, 176 pages.

Ah ! L’adolescence ! Les hormones en ébullition, le corps chauffé à blanc, les neurones qui ne pensent qu’à ça, l’envie de découvertes, de corps qui se cherchent et se trouvent, parfois.

Si tu as la chance d’être un garçon, à l’adolescence, on dira de toi que c’est normal, que tu te cherches, que le corps a besoin d’exulter. Il faut que jeunesse se fasse. Mais gare à toi si tu es une fille. Petite traînée, n’as-tu pas honte de ces pensées impures ? Ton corps, ne le montre pas. Le plaisir ? Ne le prends pas. Couvre-toi, ma fille, tu n’es pas une salope !

Elles aussi, pourtant, elles ont le feu au ventre. Les filles de treize ans. Enfermées dans les carcans de leur éducation puritaine, qui leur dit que croquer les garçons, ce n’est pas bon. Pourtant, à treize ans, notre jeune narratrice ne rêve que de ça.

On n’est pas sérieux à cet âge-là. On envoie tout balader, on repousse les limites, on se gargarise d’avoir franchi les interdits. On commence à se construire une identité propre, différenciée de celle de ses parents. On tend le bras dans l’espoir de caresser l’interdit, ce continent inexploré, ce corps de l’autre qui recèle de plaisirs imaginés et inconnus.

À l’aide d’une plume crue, brutale, jubilatoire et parfois dérangeante, Joy Majdalani nous raconte les débuts de l’adolescence dans un collège catholique d’une ville jamais nommée. Beyrouth ? Peut-être. Mais finalement, peu importe. Les filles de treize ans rêvent toutes de mordre à pleine dents dans la chair des garçons. Et les injonctions qu’elles reçoivent sont toujours, plus ou moins les mêmes, où que nous nous trouvions. On n’est pas sérieux à treize ans. On envoie tout balader, surtout les normes

Un récit qui bouscule, une plume acérée qui libère, un vocabulaire qui heurte. Bref, un roman qui ne laisse pas indifférent.

Résumé éditeur

Elles sont « de bonne famille », « bien élevées. » Collégiennes à Notre Dame de l’Annonciation. Elles pourraient aussi bien être dans n’importe quelle institution d’une autre religion ou un très bon collège de la République. Elles ont treize ans, elles sont insoupçonnables. Elles n’ont que le désir en tête.
La narratrice, qui a treize ans, rêve des garçons, de leur sexe, de faire l’amour avec eux. Toutes en parlent. Il y a bien sûr la peur, que les religieuses du collège s’empressent d’entretenir en brandissant des images sanglantes de fœtus avortés, mais la peur ! Elle ajoute à la curiosité. La narratrice s’allie à la terrible Bruna. Rivale et confidente, elle sait dénicher sur Internet des garçons avec qui s’adonner à des conversations téléphoniques interdites. Bruna lui tend un piège, où elle tombe avec naïveté. Que faire ? Se rapprocher des plus belles de la classe, les Dangereuses ? Ces transgressives savent quoi faire de leur corps.… Les fâcheux peuvent bien la traiter de putain, il lui faut goûter, goûter au garçon.
Légendes, ragots, ignorances, peurs, élans, embûches, alliances, traîtrises, téléphone, Internet, tout tourne autour des garçons et de leur corps mystérieux dans un mélange de fantasmes et de romantisme. Cru et délicat, dévoilant les candeurs comme les cruautés, voici un premier roman d’une véracité implacable qui marquera.

Citations

« Les jeunes filles n’ont pas leur mot à dire dans ces grandes batailles. Elles en sont le butin. plus il est inaccessible, plus il est précieux. Nos corps servent à mesurer les prouesses guerrières des garçons. Notre corps fait résonner la geste épique de ceux qui nous conquièrent. L’épopée de leurs désirs nous a tant de fois été contée. Nous connaissons la bravoure qu’il leur faut déployer. On nous a dit d’applaudir en écoutant l’histoire du garçon qui finit par obtenir la fille. Notre rôle est de résister, puis de céder, à l’usure. »

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« Je n’étais pas une Dangereuse. Elles ont cette insolence furtive qui ne s’attire jamais de foudres. Elles ont le goût des transgressions silencieuses et jouissent plus fort derrière les portes closes. Elles ont appris très tôt ce que les brimades ont fini par me faire comprendre : pour vivre libre, il faut contenter ceux qui exercent leur pouvoir sur vous. Pour fuir les donjons les plus hauts, il suffit de tisser des cordes de mensonges. Ces filles de l’Annonciation savaient : la liberté se conquiert en levant les yeux dans le dos des surveillantes. »

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