« Over the rainbow », Constance Joly

Over the rainbow, Constance Joly. Éditions Flammarion, janvier 2021, 192 pages.

Jacques est décédé du sida au début des années 90. A cette époque, cette maladie était encore taboue, bien que sur toutes les lèvres. Des années plus tard, sa fille, Constance, nous livre ce récit, véritable cri du cœur et déclaration d’amour pour ce père parti trop tôt ; cet homme mort d’avoir vécu sa vie librement. D’avoir refusé de rester dans le moule dans lequel il s’était coulé.

Constance nous retrace l’enfance de Jacques, la façon dont son frère, surpris au lit avec un autre homme, devra quitter le foyer familial, et combien cet événement cèlera son avenir : il lui est impossible de faire son coming-out auprès de ses proches.

Alors, Jacques se marie et a une fille, Constance. Il se fond merveilleusement dans le moule. Seulement voilà, la réalité le rattrape. Jacques n’en peut plus de vivre une moitié de vie, loin de tout épanouissement personnel. Il aime sa fille, il a de l’affection pour sa femme, c’est certain. Mais ce mariage de convenance est devenu trop lourd à porter au quotidien. Certes, leurs échanges intellectuels sont d’une grande qualité, mais Jacques a besoin de plus. Il a besoin d’amour, du vrai. Pas un amour de façade et de convenance.

Presque 30 ans plus tard, Constance Joly est prête à en parler. Elle éprouve même un besoin viscéral d’écrire ces quelques pages d’amour. 

Elle raconte l’attachement, les émotions, le besoin et le manque d’un père dans sa vie. Elle dit l’adolescence ingrate et comment ces années ne pourront jamais être rattrapées, pardonnées.

C’est un témoignage d’une délicatesse immense et à la poésie infinie. Les mots d’une femme qui reste la fille de son père, pleine d’admiration et de tendresse pour cet homme parti trop tôt.

Résumé éditeur

Celle qui raconte cette histoire, c’est sa fille, Constance. Le père, c’est Jacques, jeune professeur d’italien passionné, qui aime l’opéra, la littérature et les antiquaires. Ce qu’il trouve en fuyant Nice en 1968 pour se mêler à l’effervescence parisienne, c’est la force d’être enfin lui-même, de se laisser aller à son désir pour les hommes. Il est parmi les premiers à mourir du sida au début des années 1990, elle est l’une des premières enfants à vivre en partie avec un couple d’hommes.

Over the Rainbow est le roman d’un amour lointain mais toujours fiévreux, l’amour d’une fille grandie qui saisit de quel bois elle est faite : du bois de la liberté, celui d’être soi contre vents et marées.

Extraits

« Il y a ce moment où tu nous laisses à notre corrida amoureuse dans le fond du cadre, et où tu t’avances vers la caméra : ton jean blanc, ta chemise aux manches retroussées, tu avances de ton grand pas, de tes jambes immenses, tu approches encore, ta ceinture, puis ton torse, ton visage en gros plan, tu souris de plus en plus largement à mesure que tu rejoins le filmeur, ton visage prend tout le cadre maintenant, tes lèvres, tu parles (mais que dis-tu ?), tu ris, tu ris tellement»

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« En 1976, l’homosexualité est encore répertoriée comme une maladie mentale. C’est un délit, passible de prison, il faudra attendre six mois encore pour qu’elle ne le soit plus. »

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« La médecin », Karine Lacombe. Illustrations de Fiamma Luzzati

La médecin, Karine Lacombe. Illustrations de Fiamma Luzzati. Éditions Stock, novembre 2020, 192 pages.

Infectiologue, Karine Lacombe a vécu la première vague de Coronavirus de plein fouet. Avec ce récit brillamment illustré par Fiamma Luzzati, elle permet à tout un chacun de vivre ces quelques mois de l’intérieur.

Karine Lacombe nous parle des prémices de cette pandémie avec honnêteté et sans pathos : les médecins qui peinent à croire à une crise sanitaire, les premiers doutes, les premiers cas… Elle nous parle de l’engorgement des services et des difficultés psychologiques à faire face à une telle tension permanente. Elle nous parle de ses interventions sur les plateaux télé, de ces quelques mois pendant lesquels sa vie n’a eu lieu qu’à l’hôpital.

En parallèle, on suit Livia Guzzanti, une jeune femme qui revient d’un séjour au ski et dont l’état de santé se détériore petit à petit.

Avec cette BD, c’est la crise vécue de l’intérieur qui est mise en avant.

Il n’est pas ici question de porter un quelconque jugement sur la gestion de la crise sanitaire, mais simplement, pour Karine Lacombe, de raconter son quotidien et celui de son équipe à l’hôpital Saint-Antoine.

C’est également avec grand plaisir que je découvre les illustrations de Fiamma Luzzati dans un format plus long. Elle travaille avec Le Monde depuis quelques années, au travers d’un blog : L’avventura.

Résumé éditeur

Karine Lacombe nous ouvre les portes de son service d’infectiologie à l’Hôpital Saint-Antoine. Depuis mars dernier, elle et son équipe sont confrontées à un virus encore jamais vu sous leur microscope : le covid-19. Comment se préparer au combat et à la vague de cas qui afflue? Comment organiser l’hôpital en un temps record? Comment faire passer un important message de santé publique sans céder à la panique ambiante? Suivez une cheffe de service, ses réflexions, les péripéties du quotidien et la combativité de son équipe

Le récit dessiné de la crise du covid côté soignants, dans un hôpital sous haute tension.

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« Le fumoir », Marius Jauffret

Le fumoir, Marius Jauffret. Éditions Anne Carrière, septembre 2020, 192 pages.

Marius est mal dans sa peau. D’un mal-être qui ronge l’âme et dévore le corps. Alors, pour oublier un peu, il boit. Jusqu’à plus soif. Il avale quelques cachetons pour sombrer plus facilement. Sombrer et s’évader hors de soi. S’oublier. Un soir, il boit le verre de trop au bar du coin et s’étale de tout son long sur l’asphalte. Au réveil, son frère l’accompagne à Sainte-Anne, fameux hôpital psychiatrique du XIVe arrondissement de Paris.

Commence alors pour Marius la longue et pernicieuse décente dans les enfers de l’hospitalisation sous contrainte, ou HDT – hospitalisation à la demande d’un tiers. Enfermé entre les quatre murs de ce secteur fermé de l’hôpital, le seul endroit extérieur auquel il a accès, c’est le fumoir. On fume pour se sentir moins seul, on fume pour passer le temps, on fume pour se calmer. On fume parce qu’on a que ça à foutre.

Marius raconte les moments durant lesquels ils se sent pris au piège, ceux durant lesquels il a le sentiment qu’il ne sortira jamais de cet enfer. Il raconte l’abus de pouvoir de certains soignants, certains psychiatres. Là-bas, ils ne sont que des fous. On ne prend pas les fous au sérieux.

C’est un récit qui met mal à l’aise, qui met en lumière les manquements et défaillances du système de santé psychiatrique en France. On peine à croire qu’en France, à l’heure actuelle, de telles conditions d’hospitalisation soient encore possibles. Les manquements à la dignité et au respect de l’être humain, les moqueries, les chantages… bienvenue en HDT.

C’est noir, c’est brut et sans concession. Mais c’est une partie de la réalité de l’hospitalisation sous contrainte et il est grand temps d’en parler ouvertement. Marius Jauffret se confie, ses mots sont son exutoire, sa façon à lui d’élaborer, sa façon à lui de passer outre ce traumatisme.

Résumé éditeur

Chaque année en France, plus de 90.000 personnes sont hospitalisées sans leur accord en psychiatrie.
C’est cette expérience de privation de liberté que raconte Marius Jauffret dans ce livre sensible et touchant.

Jeune homme, alcoolique, Marius est un jour conduit aux urgences de Sainte-Anne par son frère.
À son réveil, il pense qu’il va passer quelques jours entre les murs de l’hôpital pour se remettre.
Jusqu’à ce qu’un médecin lui explique qu’il ne sortira… que lorsqu’il l’en jugera capable.
On lui a diagnostiqué (à tort) une maladie rare, le syndrome de Korsakoff.
Le voici prisonnier, isolé, dans ce lieu au temps suspendu en marge de la société.
Il nous raconte l’attente, le doute, la peur, les rencontres cocasses, tristes, ou tendres.

Marius Jauffret est né en 1989 à Paris. Le Fumoir est son premier livre.

Extrait

« Ce matin, j’ai commencé à écrire ce livre. Si je le terminais ce serait la preuve que ni l’asile ni l’alcool ne m’avaient détruit. »

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« – Comment vous faites pour plaisanter ? J’ai le ventre noué en permanence, moi. Je ne pense qu’à sortir.Je n’arrive pas à me changer les idées. J’ai vraiment rien à faire ici. Je suis un putain d’intrus ! Ce n’est pas possible ! Regardez-moi ? Mais qu’est-ce que j’ai fait ? »

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« Ensemble, on aboie en silence », Gringe

Ensemble, on aboie en silence, Gringe. Éditions Harper Collins, septembre 2020, 176 pages.

Étant particulièrement intéressée et fascinée par la schizophrénie, je ne pouvais passer à côté de ce témoignage. Avant de commencer ce roman, je ne connaissais pas du tout Gringe… c’est ma sœur, en passant chez moi un soir, qui me dit « mais Gringe ?! Le rappeur ? ». Et peut-être n’aurais-je pas réussi à appréhender ce texte de la même façon si j’avais su qui Gringe était avant de commencer ma lecture.

Dans ce court livre, l’auteur nous raconte Thibault, son frère, diagnostiqué schizophrène en 2001. Ses mots sont emplis d’une poésie et d’une sensibilité incroyables. C’est un texte écrit par et avec amour. De ces récits qui respirent l’authenticité.

Quand la maladie psychiatrique arrive, la culpabilité des proches accoure au galop. Parfois, la honte n’est pas loin derrière. Comment accepter ce que l’on ne peut même pas expliquer ? Comment aider l’autre alors qu’on ne connaît même pas vraiment ce qu’il se cache derrière le terme « schizophrène » ?

Guillaume Tranchant (Gringe) a souhaité mettre tout cela par écrit. Il a voulu poser les mots. Et pour ce faire, il a demandé à Thibault, son frère, de lui parler de son histoire, de ses voix. Ainsi, le récit alterne entre le point de vue des deux frères et oscille entre tristesse, humour et tendresse. Ensemble, ils aboient. Ensemble, ils livrent une bataille contre une maladie encore bien trop méconnue. Parce que la stabilité ne peut avoir lieu, sans l’appui des proches.

Guillaume et Thibault signent un livre sur la schizophrénie, oui. Mais ils nous parlent avant tout de ce lien si puissant, indéfectible, incroyable qui se développe au sein d’une fratrie. C’est un livre sur la maladie. Mais surtout sur l’amour fraternel. Un amour qui peut faire des merveilles.

Lisez ce livre. Offrez-le. Relisez-le. Cornez les pages. Prêtez-le.

Résumé éditeur

« Il y avait cet énorme chêne près des toilettes des garçons, sur lequel je reproduisais les coups de pied retournés du Chevalier lumière, pour envoyer un signal aux inconscients qui t’auraient cherché des noises. Il ne pouvait rien t’arriver. Tu avais un frère dans la cour des grands, qui maîtrisait en théorie les rudiments du karaté et qui veillait sur toi. En théorie. Dans la pratique, ta garde rapprochée laissait parfois à désirer »

Deux frères L’un, candide, l’autre, rageur. Leurs parents ont mis au monde la parfaite antithèse.

Quand Thibault fonce, Guillaume calcule.

Si Thibault tombe, Guillaume dissimule.

Prise de risque contre principe de précaution. L’amour du risque face à l’art de ne jamais perdre .

En 2001 Thibault est diagnostiqué schizophrène

À cela, un chevalier Lumière ne peut rien. Sa bascule, il fallait la raconter Et aussi la culpabilité, les traitements, la honte, les visions, l’amour, les voyages, les rires, la musique et l’espoir. Alors, Thibault a accepté de livrer ses folles histoires Et ses voix se sont unies à celle de son frère.

Contre une maladie qui renferme tous les maux, les clichés, les fardeaux, ils ont livré bataille. À partir d’une tragédie universelle, ils ont composé un livre où douleur et mélancolie côtoient la plus vibrante tendresse.

Extrait

« À observer l’absence de tact dont on fait preuve à son égard, les jugements arbitraires, les regards fuyants, les discours infantilisants… je saisis mieux pourquoi mon frère préfère souvent battre en retraite. Et s’isoler. Moi j’enrage. Évidemment s’il m’est difficile de condamner l’ignorance des uns, la moquerie des autres me colle des pulsions meurtrières. Thibault voit tout et entend tout. Et je refuse qu’on ne voie plus en lui qu’un symptôme. Ça le dépossède de sa personne, ça le dépossède de son histoire. Et les deux sont bien trop belles. »

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« À quoi bon s’unir proche de la reliure si ces pages partagées ne retiennent pas l’inspiration qui fait de nous des frères aimants. »

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« Liberté, égalité, survie », Isabelle Rome

Liberté, égalité, survie, Isabelle Rome. Éditions Stock, mai 2020, 180 pages.

Isabelle Rome est magistrate. Elle en a vu passer, dans son tribunal, des hommes violents, des maris qui frappent, des conjoints qui humilient, des concubins qui tuent. Elle a aussi vu passer leurs victimes.

 

Ces femmes, traumatisées. Celles qui ne pensent pas valoir mieux. Celles qui pensent que – quelque part – elles méritent cette situation. Celles qui essayent de partir. Celles qui y retournent, parce qu’elles ne sont pas prêtes.

Mais celles qu’Isabelle Rome ne rencontrera jamais, ce sont toutes ces femmes mortes sous les coups de leur conjoint. Tabassées à mort.

 

Véritable essai sur les violences conjugales, Isabelle Rome donne également au lecteur de nombreuses pistes de réflexions, afin d’élever le débat et faire avancer les choses.

Faire avancer les choses, parce que, les violences conjugales ne sont pas une fatalité. Mais plutôt les conséquences sociétales d’une domination masculine qui fait encore norme dans notre société.

 

Les mots de l’auteure sont bruts, sans concession. Mais avec toute la rigueur et l’impartialité qu’un juge d’instruction se doit d’avoir.

Cet ouvrage est brillant, intense et intelligent. Et il est à lire absolument !

Résumé éditeur

Isabelle Rome est une femme comme on en croise rarement dans sa vie : une détermination, une intelligence des situations, un courage à toute épreuve, elle porte un regard lucide sur une situation tragique, qui est celle de bien des femmes en France aujourd’hui, mais également déterminé sur les solutions possibles à mettre en place.

Très engagée dans la lutte conte les féminicides, qui provoquent en moyenne 130 morts par an en France, elle tient dans ces pages personnelles à ouvrir le dialogue sur les secours concrets que l’on peut apporter.

Son livre nous fait d’abord prendre conscience de la violence des situations dont elle témoin et contre laquelle elle lutte ; puis tend la main vers l’avenir. Un débat brûlant.

Extraits

« Selon la Banque mondiale, le risque de violence conjugale et de viol est plus fort pour les femmes de 15 à 44 ans que le risque de cancer, d’accidents de la route, de guerre et du paludisme  réunis. »

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« En huit ans en France, les violences conjugales ont causé la mort de plus de 1 100 femmes. En dix-huit ans, entre 2000 et 2018, le terrorisme a tué, sur notre sol, 263 personnes. »

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« La mère morte », Blandine de Caunes

« La mère morte », Blandine de Caunes

La mère morte, Blandine de Caunes. Éditions Stock, janvier 2020, 220 pages.

 

Dans ce récit incroyablement humain, Blandine de Caunes lève le voile sur l’intimité d’une famille face à la maladie d’Alzheimer. Face à l’accompagnement des personnes en fin de vie. Face à la surcharge physique et psychologique des aidants.

Avec une prose tantôt emprunte d’un amour infini, tantôt d’un ras-le-bol face à une situation inextricable, l’auteure dresse de portrait de sa mère, Benoîte Groult, dans les dernières années de sa vie. Benoîte, cette femme cultivée, intelligente et battante. Difficile de l’imaginer ne sachant même plus comment tenir une fourchette. Et pourtant.

Blandine de Caunes dit la déchéance, le besoin d’être constamment sous surveillance, la grabatisation, la perte. La perte de tout.

L’auteure revient également sur le décès de sa fille, survenu quelques mois, seulement, avant celui de sa mère. L’ordre des choses est chamboulé. Blandine de Caunes se préparait à devenir orpheline… la voilà privée de toute forme de sentiment maternel. Sa mère n’est plus vraiment présente ; sa fille n’est plus.

(suite…)